American Sniper (C. Eastwood - 2015)

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American Sniper (C. Eastwood - 2015)

Message par adeline le Jeu 26 Mar 2015 - 18:23

Hello,

voici, pour ouvrir le topic, quelques liens vers de très mauvais textes, mais il faut bien commencer. Pour parler d'un très mauvais film, ça peut être un début.
(En passant : vous me manquez tous, amis spectres Wink)

http://www.lecinemaestpolitique.fr/american-sniper-ou-la-propagande-selon-eastwood/#sdfootnote4anc
(BC : tu avais fait un jour une descente en règle de l'un de leur texte : c'est plein de bonnes intentions et évidemment je suis d'accord avec tout, mais mon dieu que c'est mauvais)

Je croyais que Backchich, c'était des gens bien. Je me trompais, au vu des premières lignes :
https://www.bakchich.info/m%C3%A9dias/2015/02/26/american-sniper-la-guerre-dans-le-viseur-63919

Je suis allée voir le film pour me faire une idée, sans trop de problème de conscience, je ne paye pas le cinéma. Je n'aurais pas aimé donner un sous à ce film merdique. Il faut le déplier en longueur, montrer en quoi il est puant car Eastwood est puant, en quoi c'est des élucubrations de parler de distance juste, de critique de la guerre ou d'absence de jugement moral.

Une question : pourquoi le logo de la Warner Bros est-il en noir et blanc à l'ouverture du générique ?

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Re: American Sniper (C. Eastwood - 2015)

Message par Dr. Apfelgluck le Ven 27 Mar 2015 - 6:20

adeline a écrit:
http://www.lecinemaestpolitique.fr/american-sniper-ou-la-propagande-selon-eastwood/#sdfootnote4anc
(BC : tu avais fait un jour une descente en règle de l'un de leur texte : c'est plein de bonnes intentions et évidemment je suis d'accord avec tout, mais mon dieu que c'est mauvais)

Bonjour Adeline,

Il y a parfois de rares articles assez intéressants, par exemple ceux sur les films de Tarantino. Par contre, cela vire dans le grand n'importe quoi la plupart du temps effectivement. Pour eux, un film est douteux quand le personnage principal est un homme blanc à la sexualité "hétéro-normée" comme ils l'écrivent. Pour caricaturer, un film n'est bon pour eux que quand ils présentent un afro-américain travesti zoophile comme personnage central, tout le reste c'est bullshit patriarcal et misogyne pour reprendre leurs mots. BC l'avait bien montré, au final ils n'aiment aucuns films (et le seul qu'ils ont défendu était un truc de la série "Hunger Games"...). A se demander pourquoi ils parlent de cinéma.
Sinon, je n'ai pas vu la dernière horreur eastwoodienne et ne compte pas le faire (rien que la bande annonce m'avait bien retourné). Hellman avait écrit, sur son Facebook, que le moment potentiellement le plus intéressant du film n'avait pas été filmé : la mort de Chris Kyle, tué par un autre ex-marines après une dispute au stand de tir aux USA.
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Re: American Sniper (C. Eastwood - 2015)

Message par Borges le Sam 28 Mar 2015 - 19:43

L'un des points les plus dégueulasses dans ce film à vomir, c'est l'utilisation de  "Someone Like You" de Van Morrison, pendant le mariage du sniper; ça me pourrit la chanson, même si c'est pas l'une des meilleures de van the man.  Sinon, il y a un truc qu'on ne dit pas, american sniper est un film d'horreur; ça s'ouvre comme l'exorciste, qui commence en Irak, on s'en souvient, et on ne peut pas rater, à moins d'être aveugle, l'allusion, voire la référence,  à" massacre à la tronçonneuse"...

Si j'ai un peu de temps, j'ordonnerai mes notes et réflexions sur ce truc, et le minable texte que burdeau lui a consacré; burdeau, dont on peut dire ce que Arendt disait d' Eichmann : ce mec ne pense pas, et je vois peu de choses plus graves, que vous soyez de droite, du milieu, de gauche, fasciste ou communiste, charlie ou pas charlie...

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Re: American Sniper (C. Eastwood - 2015)

Message par Borges le Ven 3 Avr 2015 - 15:18

J'avais copié-collé ce passage d'une discussion sur la défunte shoutenculture, en pensant y répondre, le temps a passé...
Badlanders et un numéro a écrit:
10:15:31) (236330): franchement je crois que brunel est très largement influencé par ce que burdeau a tenté aux cahiers
(10:16:02) (236330): le tout se touche
(10:16:26) (236330): comme dirait rancière (qu'ils prétendent pourtant lire)
(10:16:34) Baldanders: le plus marrant chez Burdeau c'est les dernières phrases de ses textes, on sent l'énorme envie d'être imparable, définitif
(10:16:54) (236330): burdeau il y a tout le côté gros beauf aussi
(10:17:14) (236330): cf ses textes sur les comédies françaises de ces dernières années
(10:17:26) (236330): ou sses textes sur les biopics français à l"époque des cahiers
(10:17:31) Baldanders: ah peut-être, je ne connais pas cet aspect de son Grand Oeuvre
(10:17:34) (236330): il rêvbe d'écrire pour la boulangère du coin
(10:17:42) (236330): à la truffaut
(10:18:03) (236330): mais lui n'a que "qu'est ce que j'ai fait au bondieu" à se mettre sous la dent
(10:18:05) Baldanders: la fin de son texte sur le dernier navet d'Eastwood est trop drôle :
(10:18:10) Baldanders: "Cette scène suffira à rappeler l’essentiel. Il tient en trois points. Un, Clint Eastwood ne croit qu’en l’héroïsme. Deux, il ne se fait aucune illusion sur sa nature funeste : l'héroïsme est une construction dont la réussite signe un échec que le cinéaste se garde de désigner trop explicitement. Trois, le cinéma américain n’a encore trouvé personne pour rivaliser avec lui sur le terrain de cette construction et de sa description."
(10:18:29) Baldanders: Trois phrases, trois balles dans ta tête
(10:18:42) (236330): putain, ça s'arrange pas!
(10:18:48) Baldanders: Trois balles dans ta tête, man
(10:18:55) Baldanders: Burdeau est un cowboy
(10:19:23) Baldanders: La critique française n'a encore trouvé personne pour rivaliser avec lui sur le terrain de cette construction et de sa description.
(10:19:33) (236330): ahah
(10:19:45) Baldanders: "Cette scène suffira à rappeler l'essentiel."
(10:19:57) Baldanders: Toute sa prétention éclate dans cette petite phrase
(10:19:59) (236330): on dit ça et plus simplement d'eastowwod depuis à peut près 20 ans
(10:20:17) Baldanders: absolument : bien que cowboy, le gars n'invente pas la poudre
(10:21:06) Baldanders: Tu crois que pour Burdeau, vraiment "l'héroïsme" est de "nature funeste" ? Je n'en crois pas un mot
(10:21:18) (236330): il se tirre surtout une balle dans le pied
(10:22:01) (236330): c'est déjà le thème de ses premiers films chez Leone...
(10:22:16) Baldanders: mais oui, ça tire à la ligne depuis 50 ans
(10:22:29) (236330): les héros anti-héros
(10:22:35) Baldanders: la critique française est en retard sur les attardés
(10:23:25) (236330): ça restera un chouchou de burdeau parce qu'il l'a invité ds son ranch...
(10:23:49) Baldanders: ah ah, c'est vrai ?
(10:24:17) (236330): ben oui, c'était à l'époque de son film sur la boxeuse
(10:24:29) (236330): il racontait ça dans les cahiers
(10:24:46) Baldanders: le mépris que le millionnaire libertarien de 80 ans doit avoir pour le freluquet de gauche parisien, je crois qu'on ne peut pas le mesurer...
(10:25:01) (236330): ou plutôt pour ses films sur la guerre au japon
(10:25:02) (236330): je sai splus
(10:25:33) Baldanders: "Cette scène suffira à rappeler l'essentiel."
(10:25:43) (236330): il a couché chez Clint, entre la peau d'ours et la tête de cerf
(10:26:02) Baldanders: et s'est branlé en écoutant le vieux ronfler
(10:26:06) (236330): la tête de noeud
(10:27:13) Baldanders: il a dû se prendre pour le king of the world ce jour-là le petit Burdeau
(10:28:19) (236330): qui ne se prendrait pas pour un king avec un 22 long rifle sous l'édredon?


Le texte de Burdeau, complètement con, on pense au "journaliste-écrivain" de "Unforgiven, au nom tellement français : beauchamp.




Spoiler:
American Sniper est sorti sur les écrans américains à Noël. L’adaptation par Clint Eastwood de l’autobiographie du « sniper le plus redoutable de l’armée américaine » ne cesse depuis de casser la baraque et de susciter la controverse. D’un côté c’est – de très loin – le plus grand succès à ce jour pour le cinéaste et même pour un film de guerre dans l’histoire du cinéma. De l’autre, des accusations de propagande pro-guerre sont venues et continuent de venir d’un peu partout, notamment proférées par un comique, une Palme d’or et un linguiste.
Le premier est Seth Rogen, qui a comparé American Sniper au film nazi inséré par Quentin Tarantino dans Inglourious Basterds. La star de The Interview a ensuite fait marche arrière. La deuxième est Michael Moore. Il a rappelé que les snipers ne sont pas des héros mais des lâches tirant dans le dos, et que l’un d’eux abattit son oncle pendant la Seconde Guerre mondiale. Moore a ensuite précisé avec humour qu’il ne ferait jamais appel aux forces spéciales des SEAL – dont était Chris Kyle, le héros d’American Sniper  –, sauf pour se protéger de l’agressivité soulevée par son message. Le troisième est Noam Chomsky. Le linguiste s’en est pris à la réception élogieuse d’un film qu’il admet n’avoir pas vu avant d'avancer que, si terrorisme il y a, la condamnation ne doit pas en être portée contre les Irakiens abattus par Kyle, mais contre Barack Obama et l’administration américaine.
Autant dire que ça chauffe. Michelle Obama a volé au secours du film, ainsi que l’inénarrable Sarah Palin et le républicain Newt Gringrich, ce dernier en suggérant qu’un stage auprès de Boko Haram ou de l’État islamique saurait modérer les vues de Michael Moore sur la malfaisance des snipers.
Il y a bizarrement un absent de ces débats, qui n’est autre que Clint Eastwood. La faute à un contexte, il est vrai particulier ? Dans la plupart des articles américains, comme dans ceux parus en avance ici pour prendre la mesure de l’événement, on semble oublier qu’American Sniper n’est pas signé d’un nouveau venu, ni même d’un vieillard de 84 ans sorti de sa retraite pour tirer une ultime salve, mais qu’il s’agit du 34e film réalisé par quelqu’un qui travaille dans le cinéma depuis soixante ans. Et qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’en est pas à ses premières armes en matière de polémique pour droitisme.
« Destruction aveugle », « massacres systématiques », « … la seule chose qui l’intéresse : appuyer sur la détente ». Ce pourrait être un test : qui parle ? Ce n’est pas l’auteur de Bowling for Columbine et de Fahrenheit 911. Ce n’est pas quelque belle âme de gauche outrée par la complaisance qu'Eastwood met à montrer les cartons du sniper. C’est la célèbre critique américaine Pauline Kael dans un brûlot de janvier 1974 portant sur Magnum Force, suite donnée par Ted Post aux aventures du justicier interprété par Eastwood, Harry Callahan alias « Dirty Harry », et aujourd’hui repris dans Chroniques américaines (éditions Sonatine).
« Jeux de massacre » est un article qui a pesé. Son propos a façonné la perception d’Eastwood comme acteur, personnage puis cinéaste véhiculant « une idéologie réactionnaire », voire « un fascisme médiéval ». Or chacun se souvient que l’inspecteur Harry ne sortait jamais sans son « très gros flingue », pour parler comme Alain Chabat dans un mémorable sketch des Nuls. L’imposant canon du .44 Magnum a orné maintes affiches et maintes couvertures de livre, dont celle de The Dream Life de J. Hoberman, ouvrage sous-titré « Movies, Media and the Mythology of the Sixties » qu’il faudrait se dépêcher de traduire.
American Sniper s’ouvre ainsi, quarante ans plus tard. « Allah o’akbar » résonne sur les cartons du générique, un char américain roule au pas dans une ville irakienne, puis apparaît Kyle, allongé en embuscade sur un toit. Avant même son visage, c’est son « phallus géant » – Kael encore – qu’on découvre, le canon long et effilé du fusil qu’il manie comme nul autre.
Rien n’aurait donc changé, sous le soleil plombé du macho Eastwood ? Au contraire. Le Clint de 2015 est très loin de celui de 1974. Entre-temps, l’homme a réalisé de nombreux films qui ont progressivement renversé le verdict de Kael, lui ont gagné les faveurs de la critique et permis d’être reconnu comme un cinéaste humaniste : comme le dernier classique hollywoodien, au lieu de la brute des débuts.
On ne retracera pas ici chaque étape de l'histoire. Juste quelques jalons. Bird (1988), portrait de Charlie Parker, a surpris. Le western Impitoyable (1992) a pu être lu comme un film marxiste. Et le diptyque de 2006 sur la guerre dans le Pacifique, Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima, filmé l'un du point de vue américain, l’autre du point de vue japonais, a achevé de démontrer combien Eastwood avait élargi sa vision des choses.
Il y a donc comme un effarement à voir certains s’aventurer sans munitions dans American Sniper. Comment peut-on imaginer rendre compte d’un tel film en occultant le parcours résumé à l’instant ? Je veux bien que le sujet soit explosif. Je veux bien que la carrière d’Eastwood soit longue et inégale, et que certains films récents aient donné des signes de gâtisme : je citerai – sentiment personnel sous réserve de revoyure – Invictus (2009) et J. Edgar (2011).
Il n’empêche qu’American Sniper a une fermeté que nul ne devrait contester, à commencer par ses détracteurs. Impossible alors de ne pas se demander ce que cela peut bien signifier, qu’après une longue éclipse pacifiste notre Clint paraisse revenu à ses bellicistes amours.
Des 250 « tirs létaux » que Chris Kyle s’attribue dans son livre, l’armée en a confirmé 160, chiffre déjà dément. Kyle aura effectué cinq « tours » en Irak, où il sera resté au total mille jours. Là-bas, sa réputation de tireur d’exception se répand vite, de sorte qu’il devient la coqueluche de ses frères d’armes et gagne le surnom de « Légende ». À la fois terreur et sauveur, il est l’homme sur qui les autres savent pouvoir compter.
Clint Eastwood a traversé les décennies et les genres. S’il y a toutefois une chose qui n’a cessé de l’occuper, c’est bien la légende. Comme elle se construit et comment elle se transmet. Quel poids elle pèse sur les épaules qui en héritent. Combien il est vain d'espérer s’en défaire.
L’affaire a commencé avec le poncho et les cigarillos de l’« Homme sans nom » incarné dans les westerns de Sergio Leone. Elle a atteint un sommet de masochisme et un sommet tout court avec les rhumatismes du William Munny d'Impitoyable, ex-« tueur de femmes et d’enfants » contraint de décrocher la carabine du mur pour sauver sa ferme et honorer l'infamie attachée à son nom. Dans l’intervalle, elle a transité par Josey Wales et par Red Stovall, par Bronco Billy et par d’autres encore. Avant d’ajouter aujourd'hui Chris Kyle à la liste.
La légende, la construction mythologique du héros ressortit à tout le spectre idéologique par quoi est passé Eastwood. Aucun cinéaste n’en a traité avec une telle constance. La raison pourrait en être simple : l’homme se vit – peut-on lui donner tort ? – comme le dernier mythe hollywoodien.
American Sniper ne parle pas d’autre chose. Seulement il en parle dans le contexte explosif de la guerre en Irak. Et il en parle à un moment du cinéma qui n’a plus grand-chose à voir avec celui où s’illustrèrent Sergio Leone et Don Siegel, ou même avec les premières années 1990, date d’Impitoyable et d’autres apogées de l’œuvre eastwoodienne. Seul Gran Torino (2008) pourrait à la limite lui être comparé, avec Clint en vieux raciste éructant.
Nouveauté de taille : tout est au présent, dans American Sniper. Eastwood enregistre une pure succession d’allées et venues entre la maison et le front, se contentant de numéroter les « tours ». Entre ici et là-bas, zéro transition. Tout est aplati, et la légende est presque instantanément là. Elle surtout est au présent, si une telle chose est concevable.
L’unique crochet temporel que s’autorise le film est le flash-back sur l’enfance texane et la formation de Chris, tandis qu’il tient en joue une femme et son enfant qui seront ses premières victimes. La généalogie du « Berger », avec chasse en famille, messe le dimanche et rudes leçons paternelles, n’est pas la meilleure part d’American Sniper. Elle montre toutefois qu’Eastwood n’a pas renoncé à inscrire la construction de son héros dans les racines de la mythologie américaine.
Cette respiration à peine effleurée fut longtemps le secret et le génie de l’entreprise eastwoodienne. C’était le temps étiré à l’envi que prenaient l’Homme sans nom ou celui des hautes plaines pour émerger de la profondeur de champ où ils n’étaient qu’une tache et prendre figure, avancer jusqu’à nous au point de presque nous toucher. D’un côté la silhouette qui grandit peu à peu, de l’autre l’œil qui se plisse pour voir venir : tout Eastwood a pu loger là. Ce plissement demeure, dans American Sniper, transporté sur le visage buté de l’irréprochable Bradley Cooper. Mais il y est comme comprimé dans le trou d’épingle d’une visée anéantissante.
C’étaient aussi les structures enchâssées, avec récit dans le récit, de deux merveilles tournées à la suite. Un monde parfait (1993) inscrit l’escapade du malfrat et de son petit otage dans le point de vue de leurs poursuivants, parmi lesquels Clint en flic arriéré. Sur la route de Madison (1995) resitue l’aventure adultérine de la ménagère et du photographe ¬– Clint encore, cheveux au vent – dans un jeu épistolaire qui mêle présent et passé.
Cet enchâssement demeure aussi, dans American Sniper. Mais dans une version comme ratatinée à dessein. D’une part, il se dit à travers une légende construite si vite qu’elle est rabattue sur elle-même. Et d’autre part, il se marque à travers la distance qui sépare la maison et le front, à la fois immense et réduite à rien par le téléphone portable.
Le temps n’est plus, chez Eastwood, où le héros pouvait mettre du temps à arriver, à venir et à revenir, ce temps du retour du « cavalier pâle » et de tous ces fantômes qui firent tant pour son aura. Il n’y a pas de temps, dans American Sniper. Il n’y a que l’arithmétique des tirs et des cadavres. Il n’y a pas de retour. Il n’y a que des « tours ». Et avec eux la litanie des plaintes de l’épouse, déplorant qu’après chacun son mari lui revienne moins humain et plus lointain.
Alors oui, l’ensemble a moins de souffle qu’autrefois. C’est que l’action et la légende sont sans recul : un écrasement en découle nécessairement. Alors oui, des étourderies prêtent à sourire, comme le bébé en plastique – qui fit jaser – et l’approximation des effets numériques. C’est qu’Eastwood est occupé ailleurs. Alors oui, le raccord entre le daim de l’enfant et la première victime de l’adulte est maladroit, voire obscène. C’est que, dans une telle logique, même les détours généalogiques sont voués à apparaître comme des raccourcis.


Impossible de parler d’American Sniper sans le replacer dans l’enceinte de la mythologie eastwoodienne. Impossible, aussi bien, sans l’inscrire au sein d’un cinéma placé sous la domination du biopic.
Le biopic contemporain ne resitue pas faits et gestes dans l’ordre d’une causalité dévoilée. Il récuse au contraire les explications, surtout psychologiques. Il ne retrace pas la courbe d’une vie. Il préfère additionner des moments comme autant d’épisodes – influence de la série télé – dont il importe de préserver l’opacité.
Eastwood avait déjà donné dans le biopic actuel, avec le moche J. Edgar (2011) puis le beau Jersey Boys (2014). Il y replonge avec American Sniper. Comme le veut l'état du genre, la vie y coïncide avec son récit : aucun écart ni différence. Il y a les films sans a priori : celui-ci serait plutôt sans a posteriori. Le légendaire n’y est l'effet d’aucun après-coup. Et peut-on imaginer chose plus terrible que celle-là ?
Les décalages sont donc minuscules. Ce n’est pas une raison pour les ignorer. Car ils existent, dans American Sniper. Tous sont précieux. Et superbes, bien souvent. C’est la manière dont Kyle ploie la nuque après chaque tir, marquant le soulagement d’avoir réussi ainsi que la fatigue. Ce sont ses plaisanteries pour changer de sujet dès qu’on lui parle de légende. Et ce sera, lorsqu’il enseignera le tir aux invalides, son bref aveu pour dire qu’il ne souhaite à personne d’avoir la charge d’un tel titre.
De retour chez lui entre deux tours, Kyle croise dans un garage un soldat à qui il a sauvé la vie. Chez l’un félicitations, compliments, reconnaissance éternelle. Chez l’autre de l’embarras, de la honte presque, un peu de morgue aussi. Tout cela s’exprime en peu de secondes. Eastwood a toujours été doué pour les détails. Son cinéma est l’un des plus concrets qui soient. Autant la caractérisation psychologique de Kyle est rudimentaire, autant sa caractérisation sociale est d’une précision diabolique, comme celle de tous les personnages. Eastwood reste acteur : il sait le poids et la résonance de chaque chose.

Grand matérialisme : American Sniper donne à apercevoir des abîmes dans le geste de réajuster une casquette, d’être accoudé à un comptoir, de différer la réponse à une question délicate. Sans phrase, mille dissimulations font signe à travers la variété d’allures et de barbes par quoi passe Kyle et qui, pour nous, évoque Of Men and War, le beau documentaire que Laurent Bécue-Renard a consacré aux soldats en situation de stress post-traumatique.
Bien que ces nuances importent, on n’en conclura pas qu'Eastwood se livre à une dénonciation de l’héroïsme après avoir paru en faire l’apologie. On ne renversera pas le film de droite en film de gauche : le truc a tellement servi dans la critique du cinéma hollywoodien que ses ficelles sont usées jusqu’à la corde.
Il s’agit d’autre chose. Une scène le dit, celle où le salon de la famille Kyle est empli de bruits d’explosion alors que Chris est assis devant une télé qui se révélera éteinte et ne lui renvoyant que la trame de son reflet. Après avoir si souvent mis en scène des fictions du retour, Eastwood a donc réalisé un film sur le retour impossible. Au sens de l’impossibilité de rentrer chez soi quand on a été au front. Au sens du fantôme et de la hantise. « Revenir », surtout, au sens d’« avoir un retour ». Avoir assez d’espace et de temps pour qu’en face de vous, il y ait de la place pour un autre, quelqu’un qui puisse vous voir arriver, venir et revenir.
Là est le poignant du film. L’homme que les autres rappellent sans cesse, et bruyamment, aux devoirs de sa légende, celui-là vit un enfer. Enfer d’Impitoyable ou de Mystic River. Mais l’homme qui croit en un héroïsme si entier qu’il ne laisse personne l’appeler héros sans réticence, par crainte que cette parole ne fende sa cuirasse, l’homme si dévoué qu’il entend être seul à assumer son image légendaire, cet homme-là aussi est damné.
American Sniper ne dit pas cette damnation : il la montre. En ce sens, c’est bien un film d’aujourd’hui. Temps sans temps que le nôtre : temps d’une image incorporée et du biopic comme genre qui refuse de porter un jugement « de l’extérieur ». Chris Kyle est impénétrable. Mat il est, mat il restera. Comme sa vie et sa légende, son héroïsme et son aveuglement ne feront qu’un, jusqu’au bout.
Pas de morale, donc ? Certains ont ironisé sur la prétention apolitique d’un film s'étant pourtant donné le plus politique des sujets. Ils ont raison. Comme ils ont raison d’attaquer la vision sommaire de la guerre, la reconduction de la thèse fallacieuse selon laquelle les États-Unis sont allés en Irak pour vaincre Al-Qaïda, ainsi qu’un Kyle rendu plus sympathique que son modèle.
Il faut bien sûr arracher sa morale au cinéma qui fait comme s’il n’en avait pas, confondant un peu vite suspension du jugement et amputation du sens critique. Dans le cas d’Eastwood, c’est assez simple. Inutile d’attendre de lui une autre approche que la légendaire : celle-ci a toujours été la sienne, ce n’est pas à 84 ans qu’il va en changer. Du cow-boy au sniper, il y a à ses yeux une continuité que le flash-back exprime mal, mais que la dernière scène souligne tout ensemble avec intelligence, facétie et douleur.
Cette scène suffira à rappeler l’essentiel. Il tient en trois points. Un, Clint Eastwood ne croit qu’en l’héroïsme. Deux, il ne se fait aucune illusion sur sa nature funeste : l'héroïsme est une construction dont la réussite signe un échec que le cinéaste se garde de désigner trop explicitement. Trois, le cinéma américain n’a encore trouvé personne pour rivaliser avec lui sur le terrain de cette construction et de sa description.
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Re: American Sniper (C. Eastwood - 2015)

Message par Invité le Dim 12 Avr 2015 - 20:17

Burdeau a écrit:des accusations de propagande pro-guerre sont venues et continuent de venir d’un peu partout...
on semble oublier qu’American Sniper n’est pas signé d’un nouveau venu, ni même d’un vieillard de 84 ans sorti de sa retraite pour tirer une ultime salve, mais qu’il s’agit du 34e film réalisé par quelqu’un qui travaille dans le cinéma depuis soixante ans. Et qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’en est pas à ses premières armes en matière de polémique pour droitisme.
« Destruction aveugle », « massacres systématiques », « … la seule chose qui l’intéresse : appuyer sur la détente ». Ce pourrait être un test : qui parle ? Ce n’est pas l’auteur de Bowling for Columbine et de Fahrenheit 911. Ce n’est pas quelque belle âme de gauche outrée par la complaisance qu'Eastwood met à montrer les cartons du sniper. C’est la célèbre critique américaine Pauline Kael dans un brûlot de janvier 1974 portant sur Magnum Force, suite donnée par Ted Post aux aventures du justicier interprété par Eastwood, Harry Callahan alias « Dirty Harry »... Son propos a façonné la perception d’Eastwood comme acteur, personnage puis cinéaste véhiculant « une idéologie réactionnaire », voire « un fascisme médiéval ».
Rien n’aurait donc changé, sous le soleil plombé du macho Eastwood ? Au contraire. Le Clint de 2015 est très loin de celui de 1974. Entre-temps, l’homme a réalisé de nombreux films qui ont progressivement renversé le verdict de Kael, lui ont gagné les faveurs de la critique et permis d’être reconnu comme un cinéaste humaniste : comme le dernier classique hollywoodien, au lieu de la brute des débuts.
On ne retracera pas ici chaque étape de l'histoire. Juste quelques jalons. Bird (1988), portrait de Charlie Parker, a surpris. Le western Impitoyable (1992) a pu être lu comme un film marxiste. Et le diptyque de 2006 sur la guerre dans le Pacifique, Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima, filmé l'un du point de vue américain, l’autre du point de vue japonais, a achevé de démontrer combien Eastwood avait élargi sa vision des choses.
Il y a donc comme un effarement à voir certains s’aventurer sans munitions dans American Sniper. Comment peut-on imaginer rendre compte d’un tel film en occultant le parcours résumé à l’instant ?
Je me suis arrêté là dans cet article, marre de lire cette connerie...
Il y a un jalon bizarrement oublié par Burdeau, c'est Heartbreak Ridge (Le maitre de guerre), juste avant son film Bird.
De quoi parle Heartbreak Ridge? du sergent Highway avec un certain sublime, faut bien le dire. Au début du film le personnage est face au juge parce qu'il a insulté ou frappé un flic, je ne sais plus. Highway est bien au-dessus de la bêtise policière, c'est un rebelle, un idéaliste, le personnage nous est acquis d'entrée.
Eastwood dit que Highway vient de la "vieille école" : «il a connu les tranchées ; il s'est battu dans la jungle. Il n'est pas enclin à minimiser ou travestir les réalités de la guerre...»
Et pourtant, les réalités de la guerre concernant l'invasion de la Grenade, c'est pas compliqué : l'invasion de la Grenade est une partie de plaisir, qui répond bien à la politique de guerre des Etats-Unis dans les années 80-90, raconte Chomsky : ne jamais attaquer un pays qui peut se défendre. Bouclée en trois jours, cette opération fut un réel succès populaire aux Etats-Unis.
Cette incarnation virile qu'est le sergent Highway face à un pays incapable de riposter,
qu'est-ce qu'on pourrait en dire? de la "destruction aveugle", comme l'écrivait Pauline Kael concernant le rôle de flic d'Eastwood?
Il y a une photo de Miron Zownir : "Protest against US invasion in Grenada, NYC, 1987"
c'est l'opposé de toutes ces splendides valeurs de crânerie dans le combat incarnées par le sergent Highway dans Le maître de guerre.
Ce soldat qui baisse son froc, ça dit sûrement la honte du combat...
Il y a un effarement à voir Burdeau s'aventurer à l'aveugle dans American Sniper.


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Re: American Sniper (C. Eastwood - 2015)

Message par Eyquem le Lun 13 Avr 2015 - 15:44

Il est question de Grenade et de froc baissé dans une scène de "Wolf of wall street", mais pas dans le même sens que pour cette photo:
Lucas Solomon: There's a term, and we don't like to use it unless circumstances dictate, and I think they do dictate in this case, and the term is "Grenada." Have you ever heard of Grenada?
Jordan Belfort: No. No, I haven't.
Lucas Solomon: Grenada's very interesting because it is a small island nation that was invaded by the United States of America in 1983, it has about ninety thousand people. And essentially, it means this case is unloseable. Okay? So, you know, we can come in, we can have our dick hanging out of our pants. Nobody gives a fuck. I'm gonna win. You, sir, are what's known as a Grenada.
Jordan Belfort: Hm.
(Je n'ai pas vu American Sniper: aucune envie)
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Re: American Sniper (C. Eastwood - 2015)

Message par lucasgrvois le Ven 18 Sep 2015 - 17:38

Hello,

Le film American Sniper fut, pour moi, une excellente surprise ! Ce biopic de Clint Eastwood a tout pour conquérir un cinéphile. Le parcours de Chris Kyle est loin d’être facile et Bradley Cooper incarne très bien son rôle de sniper. Le scénario est certes classique, mais on ne peut nier son efficacité. Personnellement, je trouve l’analyse psychologique du personnage principal captivant. C’est une œuvre que je reverrai avec plaisir !

Ciao.

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