L’irruption du visuel. Edouard Manet chez Jean Renoir (Débordements)

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L’irruption du visuel. Edouard Manet chez Jean Renoir (Débordements)

Message par Borges le Dim 28 Déc 2014 - 18:17

Emmanuelle André a écrit:J’introduirai toutefois mon propos, non par une vue de paysage, mais par la première scène de danse de French Cancan (1954), qui se déroule au cabaret de la Reine blanche autour d’un élément décoratif saillant : le comptoir du bar qui ouvre et ferme le spectacle. Une comparaison entre le premier plan de la séquence et le dessin conçu pour le film par le décorateur Max Douy révèle que Renoir a renversé le point de vue, de manière à ce que la danse apparaisse au second plan derrière les deux hommes accoudés au bar, sur lesquels bute le regard du spectateur (figures 1 & 2). Pourtant, ce morceau de la scène n’est aucunement dramatisé : pas de contrechamp sur le serveur pour justifier le choix d’un tel angle de prise de vue, qui étage la perspective et crée d’emblée une disproportion entre au premier plan, les verres et les bouteilles et, au fond du champ, les musiciens perchés sur une estrade, vers laquelle converge le point de fuite. Ainsi, les danseurs sont contenus dans l’espace doublement verrouillé par le décor, là où la rencontre amoureuse a lieu, tandis que le comptoir est réservé aux petits rôles, à peine plus que des figurants, qui se répondent d’un bout à l’autre de la séquence : un inspecteur au début, des voyous à la fin, dont les fonctions se réduisent à souligner la disposition scénographique de l’espace de sorte que la scène principale est rabattue sur l’encadrement de ces corps anonymes.

http://www.debordements.fr/spip.php?article321



C'est comme ça tout le texte ; les seuls moments où l'on respire, c'est quand l'auteur cite, et quand on regarde les illustrations ; y en a de jolies.

Qu'est-ce que je peux dire ? Je sais pas quoi dire, ou alors un truc que j'ai déjà tellement dit que le répéter ça ne ferait vraiment aucune différence : "Putain, pas possible, encore un de ces textes qui vous donnent envie de virer anti-intellectuel, de mépriser la théorie cinématographique, les académies, les universités, de faire des choses stupides, idiotes, de devenir fans des cochons sans cervelle de filmdeculte." On lit ça, et on se demande s'il y a de la vie sur terre. Ça prétend parler de danse, d'impressionnisme, de paysages, de couleurs, de spasmes, de french cancan, mais c'est du french caca. Désolé, c'est nul, je sais, mais ça vous donne envie d'être idiot, comme le mec qui chantait Lust for Life, de tout tenter pour retrouver un peu d'énergie, de vie, un peu de débordement. Cette revue ne mérite décidément pas son nom. Jamais ça ne déborde, jamais ça ne joue sur les côtés, sur les ailes. Aucune imagination, aucune ouverture, pas de profondeur, pas de décalage, d'élargissement. Toujours au centre, pas un seul débordement. Ne parlons pas de feintes, de dribbles. C'est tellement cadré, tellement mesuré, tellement académique, si bourgeois, comme on disait au 19e siècle, convenu, qu'on a du mal à respirer. Fontaine, dans sa prison, était le prince d'espaces infinis ; et faut pas espérer qu'une cuillère vous tire de là, suffise à gagner l'air libre. Le pire dans cette histoire, c'est que les gens qui écrivent là ne sont pas mauvais, pas méchants, pas vaches, ils sont même humains, et presque sympas, mais faut croire que tout cela ne suffise pas à les rendre vivants. Pour vivre, suffit pas de vivre, surtout quand on pense et tente d'écrire ce que l'on pense. A chaque fois, j'ai mauvaise conscience de les embêter ; c'est pas de la blague, j'en souffre. Mais si mes prochains me sont chers, la vérité me l'est plus encore (un clin d’œil à Aristote) ; je me dois à une probité méchante (hello Nietzsche). Je ne dis pas qu'un texte qui cause des Renoir, de Manet, doive nécessairement être un peu fille, un peu garce, faire de l'Emmanuelle vitaliste, mais un peu tout de même. Faut que le concept crée du mouvement, du drame, du suspense, suscite du désir, de savoir, de ne pas savoir, enfin n'importe quoi, qu'il vous mette dans la peau de C. Grant, sur la route et vous abandonne au milieu du grand nulle part. Faut quelques impressions, être un peu impressionné.Un peu de vitesse, un peu de mouvement, de la folie. In one word, des émotions, qui vous fassent chanter, comme nos amis Ferdinand ou Céline Dion. Or, cette conférence écrite, c'est lent, c'est lourd, c'est vide, sans concept ni intuition, ne parlons pas d'idées. D'où ça vient que des gens écrivent ça, et le fassent comme ça ? Pourquoi ça plutôt que le néant ? Ils vont chercher où une telle capacité à œuvrer dans le vide, à tuer le cinéma, chaque jour que le bon Dieu fait ? Vous me connaissez. Je ne suis pas du genre à mépriser la pensée, les concepts, à faire l'éloge de la connerie, ni de rien dans le genre, mais on a du mal à conserver son respect aux institutions et à nos établissement, à croire encore que quelque chose puisse sortir de la théorie universitaire qui nous fasse voir, sentir, aimer, penser des choses dans le cinéma. On se désole, on est navré de voir notre septième art, l'art du diable, entre les mains de cervelles aussi conformistes, aussi peu audacieuses, aussi peu débordantes. On s'en fout, que ce soit vrai, faux, mais que ça vive, que ça vibre un peu ; et, le plus affligeant, j'exagère, y a rien d’affligeant dans cette affaire, c'est plutôt admirable comme illusion, c'est qu'ils ne se rendent jamais compte de la tristesse qu'ils provoquent chez leurs lecteurs, s'ils existent, quand ils existent en dehors du cercle de leurs potes. Je te lis, tu me lis, mais on ne se dit jamais ce qu'on pense l'un de l'autre, sans cela, c'est foutu. Politique de l'amitié en forme d'autruche. S'illusionner seul, tricher seul, c'est pas facile, faut se faire aider.

"Où on trouvera assez de force pour continuer à faire ce qu’on a fait la veille et depuis déjà tellement trop longtemps, où on trouvera la force pour ces démarches imbéciles, ces machins qui n’aboutissent à rien" ; ou plutôt qui aboutissent à des choses dont on se fout comme pas possible, des trucs tellement programmés.

J'ai beau chercher à m'en taper, en me disant, laisse aller, personne ne lit ça, c'est au-dessus de mes forces. Je sais que j'y peux rien, mais tout de même, un conseil gratos : par pitié, faut arrêter de décrire les films, les scènes dans les films. La description, ça demande un talent d'écrivain, et même chez les meilleurs, c'est souvent chiant. Pour décrire le début de French Cancan, faut le talent d'un Zola, un chapitre de Zola, et même ça, ça ne suffirait pas. Parce que Zola ne décrit pas, il écrit. De même Renoir ne décrit rien, il montre, et ce qu'il montre, ça ne s'écrit pas ; ça se voit, ça se sent, ça se pense.

Foucault le disait dans "Les Mots et les Choses", lors de sa description tellement vantée des Ménines : ce que l'on voit ne se loge pas dans ce que l'on dit, ni ce que l'on dit dans ce que l'on voit.

"Mais le rapport du langage à la peinture est un rapport infini. Non pas que la parole soit imparfaite, et en face du visible dans un déficit qu'elle s'efforcerait en vain de rattraper. Ils sont irréductibles l'un à l'autre : on a beau dire ce qu'on voit, ce qu'on voit ne loge jamais dans ce qu'on dit, et on a beau faire voir, par des images, des métaphores, des comparaisons, ce qu'on est en train de dire, le lieu où elles resplendissent n'est pas celui que déploient les yeux, mais celui que définissent les successions de la syntaxe."


Ce qui est vrai de la peinture l'est encore plus du cinéma, dont il faut arrêter le mouvement…


Décrire un film est presque aussi absurde qu'essayer de raconter un Tex Avery à un gosse. Comme disait Wittgenstein : "Face à un dessin animé de Tex Avery, je sens les limites de mon monde et celles de mon langage, et je sens qu'elles sont à la fois les mêmes et combien elles diffèrent. Je ne peux rien en dire, ou plutôt ce que je peux en dire ne sera pas de l'ordre de la description. Il y a là un élément que l'on pourrait qualifier de mystique, c'est comme si j'expérimentais la différence entre une phrase (sentence) et une image (picture). "Blanche Neige", si je le vois au cinéma ou si je le lis, ce sont deux expériences différentes. Dans un cas les images sont dans ma tête, dans l'autre sur l'écran, ou du moins dans le film. Ce qui est sur l'écran n'est pas identique à ce qui est dans le film. Où réside la différence ? Et que veux-je dire quand je dis que dans un cas les images sont dans ma tête et dans l'autre dans le film ? A rigoureusement parler, il n'y a rien dans ma tête, et quand je dis que les images sont dans le film, mon erreur est assez évidente. Le film et les images ne sont pas distincts l'un de l'autre, même si je ne peux pas en toute rigueur les dire identiques. Le tableau est non seulement différent de ce qu'il représente, mais il est aussi différent des lignes, des contours, des couleurs qui représentent son sujet, ou pour être plus exact qui le présentent. Il ne s'agit en fait pas de représentation. Passer du dessin animé au livre, c'est comme changer de monde, ou du moins c'est comme changer de chemise. Ce que je veux dire par là, je l'ignore. Mon ignorance m'indique-t-elle quelque chose? Me suggère-t-elle une possibilité? Je ne le crois pas.  Mais il ne faut pas entendre par là que la forme serait la chemise et le corps qu'elle habille, le contenu, bien que le corps soit manifestement l'aspect visible de l'âme. Il ne viendrait à l'idée de personne, ou du moins pas à l'idée d'un amateur de poésie, de décrire "l'Albatros" de Baudelaire" ou de le dessiner. Il faut le lire ou le réciter, après l'avoir appris par cœur. Il ne faut pas parler d'ineffable, mais de fable. Une fable se raconte dans son langage, de la même manière qu'une danse se danse avec ses propres mouvements. Elle ne représente rien, serais-je tenté de dire. Elle ne fait pas sens, mais signe. Et le sens de ce signe n'exprime que le monde où elle prend place. Cela dit : une valse peut exprimer l'univers avec plus de justesse qu'un morceau de jazz, du moins l'idée que je me fais de l'univers, quand je l'imagine dansant ou quand je tente de le mettre en musique. Mais cela me semble également vain. C'est comme tenter de colorier des images en noir et blanc d'un vieux film dans l'idée de mieux le comprendre. Ce serait une absurdité, même si dans la vie réelle des hommes en noir et blanc, ou des plantes, seraient étranges, et même effrayants. Il ne faut pas confondre ce que nous voyons sur l'écran avec ce que nous voyons dans le film."

(Wittgenstein, "The sentence as picture", ma traduction).




"Et là-dessus, je vous serre cordialement les mains."
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