L'Hypothèse du Mokélé-Mbembé (Marie Voignier - 2012)

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L'Hypothèse du Mokélé-Mbembé (Marie Voignier - 2012)

Message par adeline le Mar 12 Fév 2013 - 19:01

Je suis très embêtée à l'idée de parler de ce film, mais j'ai l'impression qu'il faut que j'en parle.

J'avais très envie de le voir depuis longtemps. Le nom de Marie Voignier me semblait précédé d'une aura sympathique et solide, deux films sélectionnés ici et là, de bonnes critiques, le FidLab, ce film-ci qui s'annonçait depuis longtemps, et une magnifique affiche. Un synopsis parfait : sur les traces du Mokélé-Mbembé, un animal mythique que recherche depuis des années Michel Ballot sur les rives des fleuves du Cameroun, au cœur de la forêt équatoriale la plus dense.
Et le titre promettait que l'idée du film serait dépassée immanquablement par son sujet.

Je me procure le film, je me réjouis encore un peu à l'idée de le regarder et… je n'y arrive pas. Au bout d'une demi-heure j'arrête, tant d'autres idées ne cessaient de me traverser l'esprit, tant il était plus important de faire autre chose que de continuer à regarder. Mais je ne suis pas quelqu'un qui baisse si facilement les bras. Et il était bien possible que ça n'ait pas été le bon jour pour regarder un film lent, qui prend son temps, qui laisse le rythme de la rivière guider son pas. Je recommence un autre jour. Et ne tiens pas dix minutes cette fois-ci.
Il m'a fallu cinq ou six tentatives pour voir le film jusqu'à sa fin, mais de fins, il en a donc connu cinq ou six pour moi, et finalement je ne sais plus très bien s'il s'est agit d'un film ou de plusieurs promenades au cœur de la forêt.

La presse était plus qu'enthousiaste à sa sortie en France. La page Facebook du film recense les articles, dont le moins élogieux est celui des Cahiers du cinéma qui lui reproche surtout d'être un peu statique. Ils sont nombreux à ne pas tarir d'éloges, tous tournant autour des mêmes idées, la confrontation entre le personnage principal (Michel Ballot, cryptozoologue) et les Camerounais qu'il rencontre au long de sa recherche, confrontation qui s'organise autour d'une incompréhension impressionnante, la force des récits et le récit du film, la forêt qui ouvre sur le rêve, rappelant les forêts de Conrad et Herzog, le travail sur le temps et la durée. Tout ça est très bien. Il y a un entretien filmé avec la réalisatrice sur Dailymotion, de trente minutes, très intéressant. Et elle a l'air très sympa.
Mais bon, tout ce que j'ai lu et entendu me parle d'autre chose que le film que je n'ai pas tout à fait réussi à voir tel quel. C'est le fait du dvd. Sans doute, de ne pas l'avoir vu au cinéma, j'ai pu l'arrêter au moment de l'ennui, le reprendre plus tard, le découper en morceaux, me refaire mon film à moi. C'est un peu injuste pour le film, mais il n'en reste pas moins film pour autant.
Alors, qu'y ai-je vu ?
Un homme au cœur d'un forêt. Un homme blanc au cœur d'une forêt africaine. Un homme blanc qui se protège jusqu'au bout des doigts, casquette vissée au crâne, anorak et gants épais. Un homme qui parle français. Qui ne parle que le français, dans une forêt africaine. Lorsqu'il rencontre d'autres gens, des gens qui ne portent pas de gants, ni d'anorak, qui lui ouvrent le chemin à coups de machette, à lui qui semble ne pas vouloir toucher un arbre du bout du doigt, il leur parle dans un français articulé et appliqué, reprenant leurs réponses maladroites pour leur demander d'expliciter ce qui est boiteux car dit dans la langue de l'autre. Cet homme, lorsqu'on l'appelle "patron", s'énerve car il ne veut pas être appelé "patron". Marque de son rejet du colonialisme, disent les critiques. Mais dire à l'autre quel est le bon nom à donner, quelle est la bonne adresse, c'est toujours se placer dans une situation de supériorité. Et si "patron", pour celui qui l'appelle ainsi, n'avait pas le sens que l'homme blanc y voit ? Et si "patron" était ironique ?
Cet homme blanc dans un forêt d'Afrique qui cherche un animal que la science occidentale ne reconnaît pas rêve, nous dit la réalisatrice dans l'entretien, d'un temps où il y avait encore des terres vierges à explorer, un temps où la cartographie avait encore des espaces non définis à construire. Un rêve bien occidental, un rêve blanc, un rêve de construction et rationalisant.
Il dessine d’après les témoignages le Mokélé-Mbembé que les gens lui décrivent, racontant telle ou telle anecdote, décrivant ce qu'un cousin ou un frère a vu, expliquant les légendes et les mythes. L'homme blanc essaye de comprendre, fait l'anthropologue, cherche à saisir la logique qui se cache sous les mots maladroits, fait répéter, et ne semble rien piper. (Je parle uniquement de ce que le film montre, du film lui-même ; je ne juge que le personnage, et non la personne de Michel Ballot).
On parle d'Herzog à propos du film, en citant Aguirre et Fitzcarraldo, car la forêt appelle la forêt. On parle aussi d' Apocalypse Now . Mais il faudrait plutôt parler d'Herzog qui filme Timothy Treadwell dans Grizzly Mann, et les scientifiques du bout du monde dans Rencontres du bout du monde. Le Herzog que les personnages excentriques fascinent, celui qui se reconnaît dans les jusqu'au-boutistes et rêveurs de tout poil, voyant en eux des semblables qu'il envie et rejette. Alors, on pense à ses films, qui ne sont pas tous des chefs-d'œuvre, et on sent ce qui manque au Mokélé-Mbembé. La réalisatrice parle beaucoup de mise en scène dans l'entretien. Elle dit que Michel Ballot savait de lui-même se mettre en scène devant la caméra, puisqu'il se filmait dans ses précédentes expéditions. Pourtant, l'homme qui se tient devant la caméra lorsqu'il progresse dans la jungle que lui ouvre un Camerounais, en amorce au bord de l'eau du fleuve ou du marais lorsqu'il se confie à voix haute, cet homme n'est pas bien mis en scène. La distance que le film met en place autour de lui, celle qui le rend étranger, absolument étranger au monde dont il veut pourtant percer le plus grand mystère, cette distance est dommageable, et construite de toute pièce. La mise en scène que l'homme fait de lui-même sans que la réalisatrice la transforme nous le rend opaque, non pas mystérieux ou indéchiffrable, comme pourrait l'être le fou génial qui persiste dans cette quête merveilleuse d'une bête pas si lumineuse que ça, mais bien opaque, terne, sombre, quelque chose que je n'ai jamais eu envie de comprendre, et qui me faisait arrêter le film. Comprendre non pas en terme de rationalité et catégorisation (Michel Ballot serait tel ou tel, rentrerait dans la catégorie de tel ou tel type), mais au sens de compréhension d'une quête, d'un désir, d'un rêve, possibilité de le faire sien l'espace d'un instant et d'un éclair.
Le film, qui veut ouvrir une porte de rêve sur la recherche incroyable de cet homme, est cadré et mis en scène de telle manière qu'il ferme justement la porte au mythe, à l'inaccessible, à l'incompréhensible. Les plans de forêt sont impressionnants, lorsque le fleuve s'étire et que le mur de verdure sur l'autre rive déploie dans un ciel gris la multiplicité de ses détails. La brume est dense, l'humidité palpable. Mais tout est fermé. Les cadres sont fermés, la forêt est fermée, la relation entre le chercheur et les habitant de la forêt est fermée, l'âme de l'homme nous est fermée, et finalement, de cette quête audacieuse et magnifique, nous aurons la certitude qu'elle est vaine, non pas car elle n'atteindra jamais l'objet de sa recherche, mais car elle n'ouvre pas sur la pénétration du monde mythique et infini où évolue la bête, sur la rencontre avec ses habitants, qui le pensent, le construisent et le décrivent depuis des siècles, et encore moins sur la partie qu'on ne pourrait jamais qu'effleurer de l'âme de cet homme qui jamais n’abandonne.
On sent le désir de la réalisatrice. On sent surtout sa «manière». Des plans longs et stables. Un univers statique où seul le lent écoulement de l’eau évoque le mouvement. Des cadres tirés au cordeau, qui ne laissent de l’espace au mouvement que lorsqu’il s’y inscrit parfaitement (les roues du bac, le glissement des barques sur les fleuves). Jamais aucun mouvement ne dépasse le cadre, ne force à décadrer, à bouger, à enlever la caméra du pied. Il faut de la stabilité, de la mise en scène. La recherche du sens fait disparaître le sens. Il y a un bac. Il sera la bête. Mais ce n’est pas suggéré, ça ne surgit pas non plus de soi dans le tourbillon invraisemblable d’une recherche affolée (on aimerait que le mythe mène vers la perte du sens), non, c’est décrit, sur-décrit, sur-défini, dans le bruit des câbles, l’insistance sur l’objet, la longueur des scènes. Et c’est bien. Mais c’est tout.
Alors, il y a la parole. C’est par elle uniquement que l’animal parvient à une existence de l’ordre de la représentation. Une parole maladroite, incertaine, boiteuse, que l’on reprend, que le chercheur doit redire pour la rendre signifiante à ses oreilles. Une parole qui semble être toujours la même. Qui se répète malgré les interlocuteurs qui changent, car les questions sont toujours les mêmes. C’est aussi la quête, celle qui semble se heurter aux murs d’impasses invisibles, mais si elle continue, c’est bien qu’autre chose existe que la ronde inutile de la parole sans échange. Le film est ainsi construit qu’il irait, selon la réalisatrice, vers une perte du sens, en tous cas pour le spectateur. Elle parle de «lâcher-prise». Pourtant, ce n’est pas l’impression que donne le film. Le film ne lâche jamais prise. Il est là, contre son personnage, qu’il cadre et encadre. Ce qu’il perd, c’est ce qu’il n’a jamais réussi à trouver, l’entrée dans le monde de la forêt, dans le monde des habitants de la forêt, l’entrée dans le monde du Mokele-Mbembé.
Finalement, ce qui manque au film, c’est une puissance de fable. Une puissance dont le personnage Michel Ballot est dépourvu, tellement il a soin de se mettre en scène dans sa fiction de recherche, d’etho-anthropo-crypto-zoologue. «Ce qui s’oppose à la fiction, ce n’est pas le réel, ce n’est pas la vérité qui est toujours celle des maîtres ou des colonisateurs, c’est la fonction fabulatrice des pauvres, en tant qu’elle donne au faux la puissance qui en fait une mémoire, une légende, un monstre» (Deleuze). Il ne fallait évidemment pas faire de Michel Ballot, des Camerounais de la forêt et du Mokélé-Mbembé un nouveau Pour la suite du monde éclaboussé de Bête lumineuse. Mais il s’agissait peut-être de rendre sensible la puissance du monde de la forêt et de ses mythes, en tant qu’elle résiste vraiment à ce qui reste encore de la colonisation, de manière même inconsciente, dans la présence de cet homme blanc dans la forêt africaine. Et il aurait pour cela fallu, au moins, entendre la langue des «pauvres», la langue de ceux qui ont vu, blindé ou non, de leurs propres yeux ou par les yeux de leur frère, le Mokélé-Mbembé.

adeline

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