La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par adeline le Mer 26 Jan 2011 - 11:02

Est-ce que quelqu'un a vu ou entendu parler de ce film-là, "La BM du seigneur" ? Il est sorti en salle la semaine dernière :


adeline

Messages : 3000

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Largo le Mer 26 Jan 2011 - 11:09

Entendu parlé et bien envie d'y aller. C'est un "Capricci film". C'était la couv' de leur revue 2011.

Entre docu et fiction, ça a l'air intéressant...

avatar
Largo

Messages : 3181

Voir le profil de l'utilisateur http://www.raphaelclairefond.com/

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Largo le Dim 30 Jan 2011 - 21:18

Vu et aimé le film. Pas encore grand chose à en dire.

L'article de M. Macheret chez Critikat est pas mal : http://www.critikat.com/La-BM-du-Seigneur.html

(on peut ptet passer le topic dans conversations autour des films ?)
avatar
Largo

Messages : 3181

Voir le profil de l'utilisateur http://www.raphaelclairefond.com/

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Eyquem le Lun 7 Fév 2011 - 1:23

C'est un film étonnant et fort - fort, ne serait-ce que parce que pendant tout le film, je me disais qu'il allait arriver quelque chose de vraiment dangereux dans une scène. (dans l'entretien publié dans le numéro de Capricci, Jean-Charles Hue explique que quand les acteurs tiraient, c'était toujours à balles réelles. Ca se sent, c'est un film qui dégage une vraie tension).

Au fond, c'est une histoire assez proche de Scorsese : un parcours vers la sainteté, au milieu des coups de feu ; l'histoire d'un "chouraveur" qui rencontre un envoyé de Dieu et qui se demande maintenant quel mode de vie choisir.
(Mais dans les deux entretiens que j'ai lus, Hue ne le cite pas : il cite Pasolini, Jean Rouch, Genet, Pialat)
avatar
Eyquem

Messages : 3126

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Largo le Lun 7 Fév 2011 - 17:32

Oui, on peut penser aux italo-américains (Scorsese/Ferrara) pour lesquels la ferveur religieuse, catholique, est indissociable de la perpétuation du crime. Il n'y a pas d'abord le crime et puis la rédemption, les deux sont inextricablement et paradoxalement mêlés. C'est cette tension, cette contradiction qui tiraille les personnages de Ferrara surtout (je pense à Bad Lieutenant). Dans La BM du seigneur, les deux sont mêlés aussi parce qu'il n'y a pas d'échappatoire, le héros ne parvient pas à envisager une vie hors des activités criminelles, parce qu'il n'a connu que ça, et que son milieu social et familial (les gens du voyage) ne lui permet pas de s'en détacher. Ca voudrait dire tout plaquer, tout abandonner, ça paraît trop dur, inconcevable.

C'est pourtant ce qu'avait fait le personnage d'"El Sicario", emportant sa femme et ses enfants loin des narcos pour qui il bossait depuis 20 ans. On se souvient que le truand trouvait lui aussi son salut dans la foi évangélique et que le film se présentait comme une confession qui est une pratique propre au milieu évangélique.

C'est également ainsi que J-C Hue introduit son film. Pour l'interprète principal, le film était sa manière à lui de raconter ses péchés pour mieux s'en débarrasser.
On peut se dire que la forme fictionnelle, à la lisière, comme il se doit, du documentaire est plus intéressante que celle d'El Sicario, où en tout cas plus ambitieuse. Le dispositif d'El Sicario, était en effet d'une simplicité absolue : un homme, une pièce, un récit.

La lange des Yéniches est fascinante aussi mélange indescriptible d'argot, de romanes, de français... Le personnage principal répète souvent "mon copain", un genre de tic de langage, et c'est assez symptomatique de la grande proximité, des liens étroits qui existent entre tous les membres de la communauté et en même temps on se rend compte qu'il donne du "mon copain" à tout le monde et dans toutes les situations, même quand il recadre assez violemment le jeune cousin provocateur. C'est aussi une langue assez brutale, les mots sont mâchés, maltraités, les entendre parler donne une petite idée de la rudesse de la vie qu'ils mènent. Hue, après la projection disait que faire partie des gens du voyage, c'était un métier à part entière, qu'il fallait être mécanicien, électricien, plombier, chauffagiste et ainsi de suite. Tout, le moindre problème, la plus petite querelle, devient très vite affaire de survie.
avatar
Largo

Messages : 3181

Voir le profil de l'utilisateur http://www.raphaelclairefond.com/

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Largo le Mar 8 Fév 2011 - 13:57

(je réalise que ça fait le lien avec L'Atalante du topic à côté :

Eyquem a écrit :

Dans son "Art sonore", Chion rappelle que Langlois parlait de L'Atalante comme d'un "vitrail" ; avec son art du néologisme habituel, Chion dit que c'est un bijou du cinéma "verbo-décentré". lol. C'est moins joli, mais c'est bien l'idée.

Je crois que L'Atalante sort quand le sonore est encore dans une phase d'expérimentation, et ce qui intéresse Vigo, c'est deux choses : d'abord faire valoir les solitudes, les coupures, par tout un jeu sur les accents, les "parlures", qui isole les personnages les uns des autres, même embarqués sur la même péniche (une leçon retenue par Rozier, par exemple). Deux : si on suit Chion, il s'agit de ne pas cadrer l'image autour de la voix et de la parole. Certaines répliques sont manifestement post-synchronisées (et Vigo ne se soucie pas trop parfois que le personnage bouge bien les lèvres à ce moment-là) ; mais ça tient aussi à une forme de refus, avant l'heure, de ce qui a fait le succès du "réalisme poétique", cette combinaison pesante de mots d'auteur et de cours d'articulation. Ce que le dialogue fait entendre, ce ne sont pas des paroles claires et distinctes qui flottent dans l'air, détachées des corps ; c'est une certaine matérialité de la langue, où les mots ne sont pas séparés du bruit qu'ils font et des corps qui les profèrent sans toujours se soucier d'être entendus : chacun rumine pas mal à part soi, et surtout le père Jules, dont les mots s'adressent moins au spectateur ou à son interlocuteur, qu'à ses chats et à ses souvenirs d'aventurier.

Enfin bref, pour faire une réponses simple à la question que tu t'es toujours posée sans jamais oser le demander, oui, c'est voulu.
)

http://spectresducinema.1fr1.net/t768-l-atalante

Dans La BM du seigneur, la rugosité de la langue, son histoire, ses mélanges traduit oralement, ce qui se lit sur leurs corps (cicatrices, tatouages...). Hue filme les torses nus des personnages en plasticien ; on pense parfois à Steve Mc Queen, mais ce n'est jamais écrasant, bien aidé par l'espace ouvert du campement, les plans respirent, ils sont toujours envahis, presque happés par le ciel et le nuage. Son travail sur la lumière est aussi un travail sur les reliefs, les courbes du corps qui révèlent les blessures des hommes autant que leur courage et leur force. Ce n'est pas pour rien que dans la scène du combat, fonctionnant comme un rite initiatique, de passage à l'âge adulte, le père demande au fils (qui défend l'honneur du père) d'enlever son t-shirt, plusieurs fois. Et évidemment au moment où il a la tête dans son t-shirt, son adversaire en profite pour lui envoyer un coup de genoux... Devenir un homme, c'est se battre torse nu, mais c'est aussi et surtout faire l'expérience de la lâcheté de ses camarades.
avatar
Largo

Messages : 3181

Voir le profil de l'utilisateur http://www.raphaelclairefond.com/

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Largo le Mar 8 Fév 2011 - 13:59



avatar
Largo

Messages : 3181

Voir le profil de l'utilisateur http://www.raphaelclairefond.com/

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Largo le Ven 11 Fév 2011 - 13:05

Merci pour cette vidéo. Ce qu'il raconte quand il se fait tirer dessus est assez incroyable...J'aurais bien aimé voir les images du "soleil de poudre" dont il parle.
avatar
Largo

Messages : 3181

Voir le profil de l'utilisateur http://www.raphaelclairefond.com/

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Eyquem le Lun 20 Oct 2014 - 22:47



Jean-Charles Hue, il porte un petit foulard. Comme Lee Marvin. Classe.


Je ne sais pas si vous avez vu "Mange tes morts". Moi, ça m'a scotché.

La photo de Lee Marvin vient de "7 hommes à abattre" (que je n'ai jamais vu), mais c'est en fait à "Liberty Valance" que je pensais (mais je n'ai pas trouvé d'image où Lee Marvin porte un foulard; si Stéphane Pichelin était là, il nous dirait s'il en a un dans le Ford); - le grand frère Fred combine les personnages de Lee Marvin et de John Wayne: comme Lee Marvin, il teste sa force, sa puissance, dans des vols, des "runs" à 300 à l'heure sur les nationales, où il se mesure aux autres, mais surtout à la mort comme à son seul maître; et comme John Wayne, il suit un vieux code d'honneur, qui lui permet de régler lui-même ses problèmes. (Le rôle de James Stewart est tenu par le reste de la communauté, qui s'est convertie, assagie, installée, et qui paraît dominée par les femmes, comme le montre la scène finale de baptême).

Le film repose entièrement sur des oppositions à la fois simples et fortes entre un monde diurne, féminin, sédentaire, régi par le droit et la religion, et un monde nocturne, masculin, païen, hors la loi, errant, promis à disparaître, et faisant ici une dernière parade avant sa sortie définitive - comme dans un western où John Wayne livre un dernier duel avant que James Stewart se pointe avec ses livres de droit.


GM, ailleurs, a écrit:Le lipsync aux fraises de la post-synchro et surtout les injustifiables sous-titres français permanents n'ont dérangé que moi ? Je les trouve inutiles tout le long. Il n'y en avait pas dans la BM, je ne vois pas du tout ce qui les justifie ici.
Si on en croit le compte-rendu de juin des Cahiers, le film avait été projeté sans sous-titres à Cannes. Est-ce parce qu'ils avaient pas eu le temps? Est-ce que c'est la production qui les a demandés pour la sortie officielle? C'est vrai qu'ils ne servent à rien (sauf dans la 1ère scène de "run", à cause du bruit des voitures et d'une prise de son loin des acteurs)
avatar
Eyquem

Messages : 3126

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Invité le Mer 22 Oct 2014 - 14:51

hello Eyquem,
vu le film mais je savais pas trop comment en parler.
A l'instar de GM, je ne comprenais pas non plus l'intérêt des sous-titres; leur présence m'a agacé tout au long du film, puisqu'il s'agit d'une traduction du français en français standard lol; je ne sais pas de quel côté la condescendance est la plus forte, vis à vis des spectateurs qui n'entendraient pas ce parler argotique ou vis à vis des acteurs du film.
Que cela vienne comme une décision hors du champ de la production de l'imaginaire véhiculé par le film, qui s'impose sur le monde dessiné, m'a laissé perplexe. Cela renforce l'impression d'un monde clos, d'une communauté en vase clos.
tout comme toi, j'ai pensé au western, à Ford, sans isoler un film de sa filmographie en particulier (ce serait intéressant de savoir en effet ce qu'en penserait SP). On pourrait également faire venir à nous le western crépusculaire et nostalgique italien, un histoire de revenant puisque Fred a tout du fantôme.
Il y a toute une mystique liée à la mécanique, à l'essence (aussi précieuse que l'eau du désert dans certains westerns) aux bâtiments industriels filmés comme des églises; la décharge comme une banque où se reflète dans l'eau huileuse tapissant le sol boueux une transcendance mystérieuse.
Il faut admettre que Hue filme avec une belle fébrilité, les lieux, les corps, ce qui change des films ou tout semble avoir été tracé sur plans avant le tournage. J'ai parfois pensé à Fuller, à Lynch même.
Comme tu le disais, c'est l'histoire d'une disparition; mais Fred fait passer quelque chose tout de même à son jeune frère.
La mort de l'ami, gardien de casse à voitures, l'homme au chien, à cette idée, Godard dirait de communion, opposée à la communauté, à la famille ... enfin je m'interroge un peu, ça me file un peu le blues;
que dit le film réellement? Ce n'est pas le droit qui donne ses frontières au territoire; mais un film sur le passage de l'enfance à l'âge adulte, le passage de la vie à la mort; d'où la finalité du baptême, qui est là aussi l'idée d'une plongée, et d'un retour à l'air, à la vie, après être allé au royaume des morts.
Enfin je sais pas. Que signifie la mort de l'ami dans cette histoire? Le chien, c'est aussi celui qui suit les ordres, qui est l'esclave. Cet ami de l'extérieur est il, pour Fred, une menace pour la puissance d'agir de son frère? un truc du genre lol


Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Eyquem le Mer 22 Oct 2014 - 15:34

Salut Erwan,

tu parais pas très emballé, je me trompe? Wink

Que signifie la mort de l'ami dans cette histoire?
C'est le côté "Prisonnière du désert" du film, une histoire de "sangs mêlés": Jason, c'est le petit "bâtard" du clan; il a le même père que les autres, mais pas la même mère.  Et comme dans le film, les autres l'appellent parfois "rabouin", on peut supposer que sa mère est arabe. ("rabouin, raboin" veut dire gitan mais selon certains sites, ça veut dire aussi "arabe" dans l'argot gitan). Jason est entre deux mondes. De là peut-être son amitié avec Boniface, à qui il fait des cadeaux comme à un frère, mais qu'il arnaque aussi dès qu'il en a l'occasion (est-ce que Boniface est au courant que Jason lui pique de l'essence? On dirait que oui, bien qu'il fasse mine de rien savoir).

Le fait que Fred tire sur Boniface, ça fait sens dans ce contexte il me semble: avec Jason, Fred est plus protecteur, plus "grand frère" qu'avec son "vrai" frère. Mais dans le même temps, il est aussi celui qui donne des limites à ce que doit être le clan, à qui il demande de rester fidèle à ses traditions, son mode de vie, ses origines. Tirer sur Boniface, c'est symboliquement s'opposer au mélange, à ce qui éloigne le clan de ses origines ; mais c'est aussi à la fin ce qui condamne Fred à la solitude, à disparaître comme John Wayne à la fin de la "Prisonnière". Non?


A l'instar de GM, je ne comprenais pas non plus l'intérêt des sous-titres; leur présence m'a agacé tout au long du film, puisqu'il s'agit d'une traduction du français en français standard
Si je me souviens bien, à chaque fois, c'était mot pour mot ce que disaient les acteurs, sans aucune traduction en français standard justement: "chtar, rabouin, schorave", etc, les mots, la syntaxe, tout était transcrit tel quel.
avatar
Eyquem

Messages : 3126

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Invité le Mer 22 Oct 2014 - 16:29

Eyquem a écrit:
Si je me souviens bien, à chaque fois, c'était mot pour mot ce que disaient les acteurs, sans aucune traduction en français standard justement: "chtar, rabouin, schorave", etc, les mots, la syntaxe, tout était transcrit tel quel.
lol je reconstruis les choses. J'ai essayé de zapper les sous titres durant la projection et finalement je les ais réinventés, sans y prendre garde, à l'aune de ma désapprobation. désolé Wink

Le fait que Fred tire sur Boniface, ça fait sens dans ce contexte il me semble: avec Jason, Fred est plus protecteur, plus "grand frère" qu'avec son "vrai" frère. Mais dans le même temps, il est aussi celui qui donne des limites à ce que doit être le clan, à qui il demande de rester fidèle à ses traditions, son mode de vie, ses origines. Tirer sur Boniface, c'est symboliquement s'opposer au mélange, à ce qui éloigne le clan de ses origines ; mais c'est aussi ce qui le condamne à la fin à la solitude, à disparaître comme John Wayne à la fin de la "Prisonnière". Non?
oui, je crois que tu as raison.

C'est en un sens, ce sens, ce qui me retient de vraiment aimer ce film malgré ses qualités; est ce que l'on peut dire le monde qui est là, maintenant, avec les archétypes du passé, avec les personnages du western fordien des années 50 ?(et la représentation chez Ford, Borges, Pichelin, Tony et d'autres en avaient âprement discuté si je me souviens bien Wink, une histoire de clementine et de peau, de comment on nomme l'autre).
On dit souvent, c'est un cliché, que toutes les histoires ont été racontées; mais les mythologies de Ford s'inscrivaient dans une territoire et une Histoire. Je sais pas si c'est une greffe, mais peut être au fond je trouve que c'est un truc trop cinéphile lol, qui s'écarte de ce qu'il filme pour atteindre une autre dimension, onirique, plastique, un autre temps, et ça m'inquiète un peu puisque paradoxalement il semble si présent dans un lieu, une communauté.

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Eyquem le Ven 24 Oct 2014 - 10:21

‘jour Erwan,

J’ai envie de dire : oui, il se sert de Ford, mais en quoi c’est un problème ? A quoi ça sert, Ford, si ça sert à rien, si c’est pas pour qu’on s’en serve ?  Wink

Je ne trouve pas que le film se présente comme un jeu formel, référencé, dont l’enjeu serait seulement de pasticher tel ou tel genre ou film, de Ford ou qui que ce soit d’autre. Ce n’est pas un film maniériste, un exercice de style, pour le dire vite.

J’ai pas l’impression que Hue parte du western ou du polar, mais plutôt qu’il les retrouve "naturellement", qu’il retrouve ce que ces genres ont de nécessaire, de vital. Son sujet, c’est de filmer la communauté yéniche : c’est des questions de territoires, d’affirmation d’un droit pour cette communauté à être là, à occuper le territoire, et de la lutte, du combat, si nécessaire armé, pour faire valoir ce droit. C’est à partir de ces questions qu’il retrouve le western, le polar. C’est le chemin inverse d’un maniériste qui partirait du western comme d’un genre mort, pour jouer avec ses figures obligées, ses conventions, sans qu’il y ait le moindre enjeu derrière, sinon celui d’un simple jeu avec les formes.


Si le film retrouve l’imaginaire du western, ce n’est donc pas par simple cinéphilie selon moi : c’est plutôt parce que tout converge, dans le film, vers une scène de duel, qui en cristallise l’enjeu central, réel, et qu'avec le duel vient le western. C’est le moment où Fred sort de sa voiture et affronte les flics, arme au poing, en leur disant quelque chose comme : "Je ne suis pas un meurtrier. Je suis un schoraveur. C’est comme ça que je vis. Je le fais pour nourrir ma famille. Ceux qui sont dans la voiture, ce sont les miens : ne les touchez pas. Mais si c’est moi que vous voulez, alors venez me chercher" (je cite de mémoire).
J’ai pas le souvenir, dans un film récent, d’une scène aussi prenante et aussi belle : Fred dit à ce moment-là tout ce qu’il a à dire, comment il entend mener sa vie, ce en quoi il croit, ce que ça implique comme conséquences, et que là-dessus, il ne transigera pas.
(c’est aussi un des sens du titre : "Mange tes morts", c’est une insulte, un "Va te faire foutre" en plus injurieux. Le titre dit quelque chose comme: "Voilà comme je vis. Qui m’aime me suive ; les autres, vous pouvez aller vous faire foutre".)


Tout ça pour dire que la forme western du film, je ne la sens pas comme un hommage cinéphilique, avec ce qu’un tel exercice a de gratuit, d’inconséquent. Elle a sa nécessité, qui s’exprime dans cette scène de duel où l’enjeu n’est pas de s’amuser à reprendre une figure obligée du western pour le simple plaisir de la référence ; ça engage beaucoup plus, un choix vital, à tel point qu’on se demande, à ce moment-là, si c’est le personnage qui parle, ou si c’est Fred Dorkel l’acteur qui parle en son nom à lui, pour dire le fond de sa pensée, sa raison d’être, et envoyer au diable tous ceux à qui ça conviendrait pas.
avatar
Eyquem

Messages : 3126

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Invité le Lun 27 Oct 2014 - 13:58

'lo Eyquem,
je reconnais volontiers la force du film; tu en parles très bien; je crois que c'est un des rares qui resteront pour moi, de cette année, avec "l'institutrice", avec d'autres.
Ce n'est en effet pas un film maniériste, tout y est à inventé, il bouscule les schémas classiques .
Mon inquiétude découlait d'un vague sentiment concernant la figure de l'autre, de celui qui n'appartient pas à la communauté (chez Ford , c'est la figure du sociopathe, ou bien celle plus tragique du prêtre, celui qui porte les souffrances humaines dans la solitude, au fond quelqu'un qui ne vit pas vraiment).
L'on a presque uniquement le point de vue de la masculinité, de la virilité in fine en panne, sur les rails du présent; le territoire est à l'épreuve de la mémoire, les choses évoluent sans que les personnages ne puissent les agripper; il y a un tragique qui conduit à la foi lol. Un absolu de la volonté d'être un homme, face à la fatalité, au moteur qui débloque ... enfin je sais pas; il faudrait que je le revois Wink mais ce que tu en dis le fait regarder à nouveau, du moins Wink

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Eyquem le Mar 28 Oct 2014 - 12:30

salut erwan,
erwan a écrit:Mon inquiétude découlait d'un vague sentiment concernant la figure de l'autre, de celui qui n'appartient pas à la communauté
Ca m'énerve parce que je n'ai rien trouvé dans les entretiens ou les critiques sur le meurtre. Personne n'interroge le réalisateur là-dessus ou sur l'identité de la mère de Jason.

il y a un tragique qui conduit à la foi
Oui: le rapport fasciné à la mort, la fascination morbide pour l'accident qui pulvérise le conducteur à 300 à l'heure, c'est ce que représente Fred, que le film montre comme un dieu, mais avec pas mal de distance ironique aussi, comme un dieu déchu, anachronique, qui prétend maîtriser parfaitement la géographie des lieux alors qu'en douce, il doit demander sa route à un caissier. Sous le mythe, la tragédie, on a aussi une aventure de Pieds Nickelés, qui mettent trois plombes rien qu'à trouver la casse où est garé le camion de cuivre.

Entre le tragique (Fred) et la foi (le reste de la communauté), il y a une voie médiane, fuyante, qui est celle de Jason. C'est son regard à lui que le film semble assumer. Partagé entre deux mondes, celui du jour et celui de la nuit, celui de la mort tragique et celui de la foi, celui de l'héroïsme individuel et celui de la communauté dans laquelle l'individu se dissout et disparaît comme individu, le gamin paraît s'abîmer dans un monde d'images, de reflets, de lueurs incertaines et changeantes. Pendant la virée, ces reflets, ces images, forment comme le bouclier qui lui permet de ne pas se laisser pétrifier par le soleil ni la mort, qui ne peuvent se regarder fixement, comme dit la maxime.




Par exemple, au coeur de la fusillade et de la course poursuite avec les flics, le film se désolidarise soudain totalement de l'action et se laisse fasciner par les reflets des phares à travers les vitres éclatées par les coups de feu. Régulièrement, il y a des "stases" comme ça au milieu du drame, une sorte de "distraction" au beau milieu de l'action: un reflet dans une flaque d'eau, la silhouette d'un arbre qui se balance dans la nuit, des reflets de phares à travers un pare-brise... Ce qui rattache le film, moins à Ford, qu'au film-balade à l'américaine dont parle Deleuze, et au Scorsese de Taxi Driver en particulier (qui est lui-même une variation sur La Prisonnière du désert: on n'en sort pas, lol).

Ce qui a remplacé l’action ou la situation sensori-motrice, c’est la promenade, la balade et l’aller-retour continuel. La balade avait trouvé en Amérique les conditions formelles et matérielles d’un renouvellement. Elle se fait par nécessité, intérieure ou extérieure, par besoin de fuite. Mais maintenant elle perd l’aspect initiatique qu’elle avait encore dans le voyage allemand (encore dans les films de Wenders), et qu’elle conservait malgré tout dans le voyage beat (« Easy Rider » […]). elle est devenue balade urbaine, et s’est détachée de la structure active et affective qui la soutenait, la dirigeait, lui donnait des directions même vagues. […] C’est en effet le plus clair de la balade moderne, elle se fait dans un espace quelconque, gare de triage, entrepôt désaffecté, tissu dédifférencié de la ville, par opposition à l’action qui se déroulait le plus souvent dans les espaces-temps qualifiés de l’ancien réalisme.

(Image mouvement, p280)
avatar
Eyquem

Messages : 3126

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: La BM du seigneur / Mange tes morts (J-C Hue)

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum