Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

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Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Eyquem le Dim 5 Sep 2010 - 12:14



Tout vit, tout agit, tout se correspond
"...tout dans la nature prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes sortaient de la plante, de l’arbre, des animaux, des plus humbles insectes, pour m’avertir et m’encourager. Le langage de mes compagnons avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens, les objets sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon esprit ; — des combinaisons de cailloux, des figures d’angles, de fentes ou d’ouvertures, des découpures de feuilles, des couleurs, des odeurs et des sons, je voyais ressortir des harmonies jusqu’alors inconnues. « Comment, me disais-je, ai-je pu exister si longtemps hors de la nature et sans m’identifier à elle ? Tout vit, tout agit, tout se correspond ; les rayons magnétiques émanés de moi-même ou des autres traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées ; c’est un réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles. Captif en ce moment sur la terre, je m’entretiens avec le chœur des astres, qui prend part à mes joies et à mes douleurs ! » ... " (Nerval, Aurélia)



Et peut-être la résurrection de l'âme après la mort est-elle concevable comme un phénomène de mémoire
"...On appelle cela un sommeil de plomb; il semble qu'on soit devenu, même pendant quelques instants après qu'un tel sommeil a cessé, un simple bonhomme de plomb. On n'est plus personne. Comment, alors, cherchant sa pensée, sa personnalité comme on cherche un objet perdu, finit-on par retrouver son propre moi plutôt que tout autre? Pourquoi, quand on se remet à penser, n'est-ce pas alors une autre personnalité que l'antérieure qui s'incarne en nous? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pourquoi, entre les millions d'êtres humains qu'on pourrait être, c'est sur celui qu'on était la veille qu'on met juste la main. Qu'est-ce qui nous guide, quand il y a eu vraiment interruption (soit que le sommeil ait été complet, ou les rêves entièrement différents de nous)? Il y a eu vraiment mort, comme quand le cœur a cessé de battre et que des tractions rythmées de la langue nous raniment. Sans doute la chambre, ne l'eussions-nous vue qu'une fois, éveille-t-elle des souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus; ou quelques-uns dormaient-ils en nous-mêmes, dont nous prenons conscience. La résurrection au réveil — après ce bienfaisant accès d'aliénation mentale qu'est le sommeil — doit ressembler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oubliés. Et peut-être la résurrection de l'âme après la mort est-elle concevable comme un phénomène de mémoire... (Proust, Le Côté de Guermantes)



Tout cela est comme un rêve de la nuit
...le rêve semble faire surgir, en chacun, l'être des premiers temps - et non seulement l'enfant mais, par delà, le plus lointain, le plus mythique, le vide et le vague de l'antérieur. Celui qui rêve dort, mais celui qui rêve n'est déjà plus celui qui dort, ce n'est pas un autre, une autre personne, c'est le pressentiment de l'autre, ce qui ne peut plus dire moi, ce qui ne se reconnaît ni en soi ni en autrui... (Blanchot, "Le sommeil, la nuit")


Dernière édition par Eyquem le Dim 3 Oct 2010 - 11:01, édité 1 fois
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Largo le Dim 5 Sep 2010 - 12:52

Chouette montage de citations, ça me plaît.

Du coup, ça m'a fait penser au recueil de Michaux, La nuit remue. Je suis allé illico le reparcourir, j'ai pas trouvé ce que j'espérais, mais je suis tombé sur un texte intitulé "Bien des changements" et qui traite de la réincarnation.

La fin :

"Il y a tant d'animaux, tant de plantes, tant de minéraux. Et j'ai déjà été de tout et tant de fois. Mais les expériences ne me servent pas. Pour la trente-deuxième fois redevenant chlorhydrate d'ammonium, j'ai encore tendance à me comporter comme de l'arsenic et, redevenu chien, mes façons d'oiseau de nuit percent toujours.
Rarement, je vois quelque chose, sans éprouver ce sentiment si spécial...Ah oui, j'ai été ÇA... je ne me souviens pas exactement, je sens. (C'est pourquoi j'aime tellement les Encyclopédies illustrées. Je feuillette, je feuillette et j'éprouve souvent des satisfactions, car il y a là la photographie de plusieurs êtres que je n'ai pas encore été. Ça me repose, c'est délicieux, je me dis : "J'aurais pu être ça aussi, et ça, et cela m'a été épargné." J'ai un soupir de soulagement. Oh ! le repos !)
"

Bon après je suis pas certain que ça s'insère bien avec tes extraits.
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Eyquem le Dim 5 Sep 2010 - 13:11

Largo a écrit:Chouette montage de citations
C'est surtout une manière de sortir des références au bouddhisme (et de pallier mon ignorance totale en la matière).

Je repensais à ce que Borges écrivait sur Avatar :
Borges a écrit:le film de jc commence par un superbe énoncé, « On ne rêve pas quand on est congelé, six ans passent en un clin d’œil, on se réveille comme après une cuite à la tequilla ou un passage à tabac. » ; et cette sortie de la congélation, de ce sommeil congelé aurait du nous donner le rêve, le sommeil du rêve, ou le rêve du vrai sommeil, il aurait du donner la durée ; on ne sent pas cette durée, celle des trois mois passée, à dormir, à confondre l’ici et le là-bas, la mobilité et l’immobilité, la vie et la mort…les deux corps,


le temps des rêves, leur durée, leur profondeur, c’est bien ce qui manque le plus au film de cameron, et peut-être à son cinéma, la donation de la durée;


manquant la durée, il manque tout le reste, l’altérité, le cinéma, la profondeur…


à la suite de merleau-ponty, on dira donc qu'une chose ou un événement sont « dimensionnels» pour autant que, au delà de l'individualité spatio-temporelle, en rayonne une manière d'être (une essence active) ou un style qui les inscrit dans l'unité d'une expérience typique ou d'un même « rayon de monde» (VI 293). On dira alors que le film manque de style, que seul le style donne de la dimension, de la dimension, vraie, vécue, l’expérience de la profondeur, de l’inachèvement, du secret, de l’invisible ; obsédé par le regard, la vision, il manque l’invisible, mais si tout son but est de nous le faire sentir, de le rendre ; rendre la vision de ce monde tel qu’il est vécu par les na’vis ; vois la forêt à travers ses yeux, dit grace augustine à jack, c’est un échec, cela ne se produit pas ; combien la forêt, la vie, la nuit, est mieux rendue par une nuit du chasseur, par l’intendant sansho, combien ils atteignent plus à la profondeur du rêve, de la nuit, de l’archaïque, au mythique
On pourrait ajouter "Oncle Boonmee" aujourd'hui (et déjà "Tropical malady") à cette liste ouverte par La Nuit du chasseur ou Sansho Dayu.

J'ai pas mal relu ces "brouillons" cet été (ceux de Borges je veux dire), et c'est dommage qu'ils dorment dans les profondeurs du forum. Je les ai relus parce que ce thème du sommeil et du réveil court dans pas mal de film en ce moment : pas seulement Avatar, mais aussi Clones, Inception, et même Le dernier maître de l'air. (Je m'en étais beaucoup inspiré pour écrire sur "Independancia" aussi).

Weerasethakul réussit ce que ces films ne réussissent pas, ou qu'à moitié : le monde qui se donne dans son retrait ; le temps qui s'approfondit ; une réinvention complète de la nuit et du sommeil.

C'est une expérience unique, comme avait pu l'être pour moi "Tropical malady". Je sais pas, c'est juste magique.
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Largo le Dim 5 Sep 2010 - 13:17

C'est une expérience unique, comme avait pu l'être pour moi "Tropical malady". Je sais pas, c'est juste magique.

Je suis bien d'accord.

Difficile d'écrire sur cette expérience, du reste. Un vrai morceau de temps suspendu, où plus rien n'existe à l'extérieur de la grotte-salle de cinéma.

Les textes de Borges, oui, évidemment, avec tout ce qui dort dans les deux forums y'aurait une belle anthologie à proposer à Capricci ! tongue
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Eyquem le Dim 5 Sep 2010 - 13:32

Difficile d'écrire sur cette expérience
Oui, mais ça doit pouvoir se faire ; ça devra se faire. Mais pas tout de suite. Là, j'ai juste envie de laisser l'effet du film se prolonger, de retarder le moment où il faudra bien dire ce que c'est, ce qu'on a vu : ces hommes singes, ces poissons des profondeurs tout blancs dans l'obscurité, cette grotte qui scintille, ces fantômes qui s'assoient familièrement à notre table, cette éclaircie qui tirent les choses de la nuit.

Même regarder la télé ou dîner dans un restaurant-karaoké est une expérience mystique dans ce film.
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Largo le Dim 5 Sep 2010 - 13:58

C’est le début du film, voici le grand buffle noir qui rompt la corde, qui court dans le champ, et entre dans la forêt. Il est comme un personnage de conte, mais on ne sait pas s’il est dangereux ou lui-même en danger, c’est un gros quadrupède un peu maladroit, c’est un monstre de puissance, c’est peut-être un symbole mais de quoi ? Les plans sont élémentaires, très lisibles en même temps que riches de sens possibles, dont aucun n’est compliqué. L’homme retrouve le buffle, tire sur la corde pour le ramener. A un moment, l’animal ne veut plus avancer, l’homme fait un mouvement étrange qui remet la bête en marche, c’est gracieux et banal, donnant en même temps l’impression d’un curieux mouvement de danse et du geste connu de quelqu’un dont c’est le métier de s’occuper des buffles.

(...)

Le film est commencé depuis 5 minutes, pour la première fois, un grand être noir et velu aux yeux rouges luminescents apparaît. Il fait peur, un peu. Il fait rire, plutôt. Il est beau, aussi. Tout ça en un plan bref, avec une grosse peluche sur laquelle on a collé deux ampoules de lampe de poche, et qui n’a nul besoin de faire semblant d’être autre chose. Une image de cinéma, comme venue de chez Méliès, une vision de carnaval tropical.

(...)

« Les reflets sont réels » dit le poisson-chat qui sait donner du plaisir aux femmes affligées. Les reflets sont réels, c’est une définition du cinéma. Les fantômes qui y viennent à notre rencontre, selon la formule définitive de Wilhelm Murnau dans Nosferatu, il y a à peu près aussi longtemps qu’Aristote, appartiennent à notre monde eux aussi, pour la très bonne raison que de monde, il n’y en a qu’un. Et qu’on y est (jusqu’au cou, si j’ose dire). Et bon, ça, d’accord, ça peut énerver.

(...)

Oncle Boonmee qui se souvient de ses vies antérieures, c’est la lanterne magique des frères Lumière rallumée dans la jungle de nos angoisses et de nos désirs, reflets réels. Réincarnations innombrables de très vieilles histoires, toujours actives, inquiétantes, amusantes, cycles de ce cinéma permanent où, dans la matérialité des changements de formes, se rejouent sans fin ce qui rapproche et ce qui sépare. Mystérieux et si simple, voici un film chargé de ressources pour essayer d’habiter la vie, ici et maintenant.


Article de Frodon sur son blog

Quand il ne se bat pas contre les moulins à vent de "l'anti-intellectualisme", qu'il parle simplement du film, c'est pas mal. Pas génial, ni passionnant, mais ça traduit plutôt bien ce que j'ai éprouvé pendant le film.

Sinon, chez Independencia, pas encore regardé la conversation en six parties avec apichatpong weerasethakul et wallapa mongkolprasert
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Invité le Dim 5 Sep 2010 - 14:42

Ca faisait un moment que j'avais envie de vous montrer cette photo prise en Chine, peut-être est-ce ici l'endroit, je sais pas, pourquoi pas ?



Ca s'appelle : Songes au pays des (marchands de) peluches.


cat

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Invité le Lun 6 Sep 2010 - 11:40

Salut,

c'est vrai que c'est un beau montage, Eyquem. Merci.
J'ai reçu le film peut-être un peu différent, sans onirisme ou référence à la nuit ou à un état hypnotique ou catatonique. Je trouve même qu'il y a quelque chose d'assez enlevé. Une question de rythme, je ne sais pas. D'un côté, j'y trouve un aspect contemplatif, la beauté plastique des images y invite. D'un autre côté, tout me semble aller très vite, le récit/discours avance sans pause, la contemplation partage toujours son moment avec l'action. Et puis il y a quelques séquences franchement burlesque, presque slapsticks : la tante avec cette immense raquette à électrocuter les moustiques, le singe-fantôme improbable, drôle par lui-même mais plus encore quand il est capturé par les soldats et qu'il les enlace, le manque d'étonnement des vivants à l'apparition des morts et leurs réactions saugrenues, Tong-le-moine guettant son cellulaire et allant se faire draguer par la tante et sa fille, etc... C'est très énergique, très éveillant. Ça m'a même valu une nuit quasi blanche.
Étrangement, le film m'a fait penser au 2001 de Kubrick et à La Jetée de Marker. J'ai lu aussi dans un article un renvoi du singe-fantôme au Chewbacca de Lucas et ça ne me paraît pas impossible. Après tout, Joe a fait ses études à Chicago et il a dû se bourrer de ciné occidental.

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Invité le Lun 6 Sep 2010 - 12:20

Stéphane Pichelin a écrit:
Étrangement, le film m'a fait penser au 2001 de Kubrick et à La Jetée de Marker.

Hello,

C'est aussi les films que cite la critique des Cahiers. Pour le lien avec Spielberg et Lucas, c'est plutôt par ici.

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Invité le Lun 6 Sep 2010 - 15:03

JM a écrit:
Stéphane Pichelin a écrit:
Étrangement, le film m'a fait penser au 2001 de Kubrick et à La Jetée de Marker.

Hello,

C'est aussi les films que cite la critique des Cahiers. Pour le lien avec Spielberg et Lucas, c'est plutôt par ici.

Ah ? Pas de bol pour moi !
Merci pour l'info.

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Largo le Lun 6 Sep 2010 - 16:57

La Jetée, je pense que la référence est évidente dans la partie photographique, style film d'anticipation en effet.
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Eyquem le Lun 6 Sep 2010 - 17:24

salut,
Stéphane Pichelin a écrit:Et puis il y a quelques séquences franchement burlesque, presque slapsticks : la tante avec cette immense raquette à électrocuter les moustiques, le singe-fantôme improbable, drôle par lui-même mais plus encore quand il est capturé par les soldats et qu'il les enlace...
Je suis d'accord pour l'humour, mais je ne parlerais pas de slapstick (que je réserve au corps burlesque et qui n'est pas du tout présent ici).

La séquence du montage-photo produit un vrai malaise, à cause du décalage entre l'incongruité des photos et le rêve raconté en off, qui a quelque chose de terrifiant (il y est question des gens du passé qui disparaissent grâce à un appareil optique).

C'est très curieux d'ailleurs, cette histoire d'appareil qui fait disparaître, tout en décomposant les images de ce que les gens ont été entre tel moment passé et tel moment futur (si je me souviens bien de ce qui est raconté). Un genre de fusil chronophotographique à la Etienne-Jules Marey, en somme, qui serait autant fusil qu'appareil photo. (Et c'est plus ou moins ce qu'on voit dans les scènes finales, où les personnages se dédoublent).

Weerasethakul dit, quelque part, que c'est un film sur "l'obsession du cinéma".
"Cinéma", sans doute, ça ne doit pas être trop difficile de le montrer, tant les récits du film, aussi différents soient-ils, tournent tous plus ou moins autour de l'idée de reflets, de photographies, de doubles, d'images qui tout à la fois font disparaître et conservent (la photo de l'homme-singe qui capture le photographe plus que le modèle et le fait disparaître comme homme ; les photos des soldats ; cette histoire d'appareil optique ; la princesse et son reflet ; l'album souvenirs que la belle-soeur doit constituer après l'enterrement ; etc).

Mais "obsession" ? Qu'est-ce qu'il veut dire par "obsession" ? On est dans le registre de la hantise, de la maladie ; c'est-à-dire qu'il ne faut pas juste dire que c'est un film sur le cinéma (ce serait trop vite dit), faut développer la réflexion simultanément avec celle sur la maladie, qui est au moins aussi présente que celle sur les images dans le film.

L'obsession du cinéma : tropicale maladie.

JM a écrit:Pour le lien avec Spielberg et Lucas
Oui, Api' sort des références plutôt mainstream. Ailleurs, il dit qu'il aime bien aussi Avatar, Inception, les films de Shyamalan.
Mais je trouve que c'est pas une bonne idée de la part des critiques d'aller raconter que l'homme-singe, c'est un genre de Chewbacca. Pourquoi ils racontent ça ? Pour pas effrayer le chaland ? lui donner l'illusion qu'on est en terrain connu ? Mais est-ce que c'est leur rôle ? Le film a tout à perdre à cette entreprise de "familiarisation", parce que ce qu’il veut tout de même faire sentir avant tout, c'est l'étrangeté du monde il me semble.

L'homme-singe fait davantage penser à une créature à la Lovecraft - un grand ancêtre venu du fond des temps, repoussant, effrayant, une sorte de figure radicale de l'altérité - jusqu'à ce qu'on s'aperçoive qu'il est de la famille, notre prochain, notre frère (comme dans « Le cauchemar d’Innsmouth » par exemple).

Le film, en son cœur, porte là-dessus : le retour angoissant de ce qui vient avant nous, de ce qui a toujours été là. L’homme-singe, la forêt plongée dans l’obscurité, la grotte préhistorique, pré-natale, figurent ça, cette antécédence de la nature dont se détachent des hommes comme quelques pâles reflets, des fantômes à peine existants, à peine lumineux, partagés entre la terreur de voir revenir vers eux ce qui les précède depuis toujours, et la nécessité de l’accueillir, de le recevoir, de l’apprivoiser ou même de s’y abandonner (dans des noces monstrueuses, amphibiennes, comme cette union d’une princesse de conte oriental et d’un poisson-chat, qui fait bouillonner à la surface de l’écran cette espèce de « soupe primitive » dont parlent les paléontologues, ce mélange primordial d’eau et de composés organiques, dont il faut bien que l’homme soit issu, mais il dont il a dû s’arracher pour toujours pour être le spectre qu’il est) (dans un entretien – mais lequel ? – Api’ raconte qu’il voulait intégrer à son film des plans au microscope de bactéries, d’organismes unicellulaires, bourgeonnant, proliférant, et qu’il a dû y renoncer ; mais il devait avoir cette idée si présente à l’esprit, l’inspiration était si forte, que les seules images sous-marines de molécules et de bulles bouillonnantes y font déjà penser quand on voit le film).


On est loin de la Guerre des étoiles… et plus près de Murnau, de « Nosferatu » (où figurent de telles images au microscope d’organismes primitifs ; et ce n'est pas le seul rapprochement qu'on peut faire, vu que "Nosferatu", c'est aussi un film sur l' "obsession du cinéma", les images et leurs rapports à la maladie).
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Eyquem le Lun 6 Sep 2010 - 21:26

Pour le plaisir des images :










Je voulais exprimer l'idée de l'origine de la vie, et nous avons aussi tourné des scènes au miscroscope, pour montrer des êtres unicellulaires, des protozoaires, c'est extrêmement beau : vous voyez les cellules se diviser, s'animer. Mais c'est très scientifique et difficile à intégrer au film. J'aurais aimé les utiliser mais c'était impossible.
(A Weerasethakul, Cahiers du Cinéma 657)

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Eyquem le Lun 6 Sep 2010 - 23:29

"Quand j'aurai dévoré ton âme..."








"Tout ça était si réel... que ça m'a donné la vie"

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Invité le Mar 7 Sep 2010 - 4:19

En effet, la gestuelle du personnage de Tropical Malady qui se perd pour mieux se retrouver dans la forêt peut aussi rappeler la gestuelle primitive ( légèrement simiesque ET jouée) des pêcheurs de l'île de Bora Bora, dans Tabu, enregistrée par Murnau et Flaherty. Sauf que dans le film d'AW, il s'agit d'une fiction de la régression, du retour tandis que dans le film de FM et RF il s'agit d'une fiction de l'authenticité.

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par gertrud04 le Lun 13 Sep 2010 - 10:02

J’ai pensé pour ma part à Providence de Resnais où il est question aussi d’un vieux monsieur malade proche de la mort entouré de ses proches qui mélange ses vies antérieures, présentes et imaginaires. On y trouve également un homme animal (homme-loup) pourchassé dans la forêt….
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Van Stratten le Mar 14 Sep 2010 - 17:16

J'ai vu Uncle Boonmee (première fois pour Weerasethakul dans cette bonne ville de Clermont-Ferrand) - première rencontre pour moi, également.
Bon, j'aime autant prévenir à l'avance : j'ai pas aimé, du tout. Et je crois me douter du pourquoi et du comment. Donc forcément, à un moment il va falloir démêler tout ça, et je repasserai par ici. Alors je préviens : âmes sensibles, s'abstenir. Je promets que je serai aussi précis et délicat que possible, mais il faut bien appeler un chat un chat.

C'est comme ça, après tout : pas de censure, liberté de pensée, sur ce forum.
À plus tard, donc.

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Eyquem le Mar 14 Sep 2010 - 17:21

âmes sensibles, s'abstenir.
Ah c'est comme ça ?



Eh bien, la guerre.


(et attention, je traumatise, moi !
http://www.cahiersducinema.com/forum/viewtopic.php?t=5410)
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Le_comte le Sam 18 Sep 2010 - 14:02

Comment comprenez-vous la fin ? Je l'ai trouvée très étonnante. Il est aussi question de double, de cinéma, de reflet.

AW semble inverser la démarche de ses précédents films. Ici, on quitte la forêt pour retrouver la ville, le moine, sa famille. Pourquoi termine-t-il son film dans cette chambre puis dans ce café ? Pourquoi part-il de l'abime, d'un monde pré-humain, pour finir devant un écran de télévision voyant défiler des images de guerre ?

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Eyquem le Dim 19 Sep 2010 - 0:04

La fin est décevante : on commençait avec l'apparition stupéfiante d'un buffle dans la nuit, et on finit devant la téloche, dans une chambre anonyme, avec l'air conditionné. La retombée n'est pas plaisante, c'est comme de s'éveiller d'un rêve agréable. C'est surtout décevant parce qu'on voudrait une clé, et il n'y en a pas. C'est une de nos vieilles habitudes : la fin qui dénoue, conclut, qui achève, ferme le film sur lui-même. Et là, non. C'est à peine une fin. Une fin, c'est à la fois ce qui vient au bout, et ce vers quoi on tend, un but. Est-ce qu'on peut dire que la dernière scène est l'un ou l'autre ? Je ne sais même pas. La dernière scène vient à la fin, mais les épisodes du film sont suffisamment disparates pour donner le sentiment que leur ordre pourrait être bouleversé ou indéfiniment continué. On se dit que la dernière scène est bien la fin, vu que Boonmee est mort. Mais quel sens ça a de parler de fin, dans un film où personne ne meurt, mais se réincarne ? Sans compter que Weerasethakul ouvre son récit, casse sa linéarité, par tout un système d'échos venus de ses films précédents - ce qui fait qu'on ne sait pas si le film est la suite des autres, ou se continue dans les autres, ouvre des parenthèses dans les autres.

Donc, cette fin vient à la fin, sans que ça en soit vraiment une, de fin. C'est pas non plus une fin au sens de but, au sens de finalité, car cette scène dans la chambre ne résout rien, ne récapitule rien. C'est-à-dire qu'il ne faut pas s'empresser de donner au récit la forme d'un parcours (de la jungle à la ville, de la nuit fantastique à la veille sous les néons). Le film se laisse parcourir comme une sorte de cycle, ce qui fait que ce serait sans doute une erreur de donner plus d'importance à la fin qu'à un autre moment, d'y chercher un sens qui ressaisirait l'ensemble.



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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Le_comte le Dim 19 Sep 2010 - 20:00

Eyquem a écrit: Sans compter que Weerasethakul ouvre son récit, casse sa linéarité, par tout un système d'échos venus de ses films précédents - ce qui fait qu'on ne sait pas si le film est la suite des autres, ou se continue dans les autres, ouvre des parenthèses dans les autres.

Oui, tout à fait ! Chaque histoire d'Oncle Boonmee est un cycle,comme tu le dis bien, et un cycle qui empiète sur tout le travail AW (ses installations, ses courts-métrages, ses autres films...). Peut-être a-t-il inventé une cosmologie unique ou chaque image résonne avec une autre, sans parler de l'ouverture de chacune d'elle à une sensibilité nouvelle. Ainsi, la fin du film serait un nouveau cycle : nouvelle réincarnation de Boonmme ? Appel au spectateur pour qu'il continue lui-même l'aventure (qu'il se détache, s'évade ?) ?

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Largo le Mar 21 Sep 2010 - 1:16

Tiens, ça fait longtemps que j'y pense, et bien voilà. Les hommes-singes aux yeux lumineux du film, rappellent très fortement ceux-ci :



Olaf Breuning, "Apes", 2001 Installation mixte ©Courtesy Olaf Beuning and Galerie Ars Futura pour Fabre : © Adagp

C'est une installation découverte aux Abattoirs de Toulouse, dans une exposition collective sur le thème "Fantasmagoria". Les singes représentés par petits groupes dispersés dans une salle ressemblent à des costumes de cinéma, mais comme des coquilles vides, avec des ampoules à la place des yeux. Ils se tiennent à côté d'un feu artificiel et semblent se répondre par des bruits bizarres et un jeu avec les lumières qui s'allument et s'éteignent à la place de leurs yeux. C'est assez fascinant, on reste vraiment hypnotisé par ces échanges complètement artificiels mais qui miment pourtant les échanges animaux... Un peu l'impression de se retrouver dans un décor de cinéma désaffecté qui se ranime soudainement...
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Borges le Sam 25 Sep 2010 - 10:51

Après avoir vu ce film, on peut se poser la question qui surgit de ces remarques de rothko : "on ne peint pas pour des étudiants d'école d'art ou pour des historiens, mais pour des êtres humains, et la réaction en terme humain est la seule chose qui est vraiment satisfaisante pour l'artiste."

pour qui filme AW?
penser cette question avec le film de XB : des éléments en commun, le mourir, les moines, des soldats...

en plaçant tout sur une manière de plan d'immanence bouddhiste le film finit par égaler toutes choses, la mort de communistes et celle d'insectes?

est-ce une critique?

bien des spectres dans le film; celui des communistes?

penser à l'apparition de miyagi à la fin de contes de la lune vague;

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par adeline le Sam 25 Sep 2010 - 15:12

J'ai trouvé que le film était moins riche en idées, en proposition, en lignes de fuite que "Syndromes and a century".

J'ai vraiment senti ce que tu as senti Eyquem pendant les deux tiers du film, c'était magique. Puis je me suis détachée peu à peu, vers la fin de la grotte. J'ai pensé, et si c'était le sourd grondement du sound design qui faisait tout, en fait, qui mettait en place cette atmosphère tendue et magique ? Ce n'est pas vrai de dire ça, car le film m'a vraiment touchée, j'ai pleuré, tellement émue par le retour de Huay... Seulement, cette magie, à quoi tient-elle ? Résiste-t-elle vraiment ?
J'ai senti le film comme une vaste étendue d'eau totalement étale, sans un souffle, sans une ride. C'était une force, mais n'est-ce pas, comme le demande Borges, une faiblesse aussi ?

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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

Message par Eyquem le Dim 26 Sep 2010 - 9:42

Adeline a écrit:J'ai senti le film comme une vaste étendue d'eau totalement étale, sans un souffle, sans une ride.
Quand l'eau est étale, c'est là que la moindre ride en surface peut devenir bouleversante.





Je pense à ce moment unique, dans la grotte, de la mort de Boonmee, avec le mince glouglous que fait la poche en se vidant, et la mare qu'elle étale à ses pieds.



Dernière édition par Eyquem le Dim 26 Sep 2010 - 10:48, édité 1 fois
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Re: Le rêve la nuit (Oncle Boonmee)

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