Kracauer : un chiffonnier, au petit matin

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Kracauer : un chiffonnier, au petit matin

Message par Eyquem le Dim 21 Mar 2010 - 14:00

"Un chiffonnier, au petit matin - dans l'aube du jour de la révolution" : c'est comme ça que Walter Benjamin présente son ami Siegfried Kracauer, dans l'article qu'il lui consacre. Un chiffonnier un peu ivre, très râleur, qui ramasse les débris qu'il trouve dans la rue : "humanité", "intériorité", voilà le genre de chiffons qu'il fait claquer au vent du matin.

Rien d’un Siegfried tueur de dragons, donc. Un "intellectuel nomade" (Enzo Traverso), un "Chaplin littéraire" (Joseph Roth) : c'est l'image qui reste de Kracauer, lui qui aimait arpenter les rues des grandes villes, les gares anonymes, les halls d'hôtel, et qui trouvait son bonheur dans le bric-à-brac des studios de cinéma, ou dans celui des grands magasins aux enseignes lumineuses.

Et c'est vrai, Kracauer se reconnaissait dans un personnage comme celui de Charlot, comme on le voit dans son texte sur La Ruée vers l'or. Un être sans moi, un ectoplasme, devant quoi pourtant reculent les ours et les tempêtes. Cette impuissance qu’il prête à Charlot, est-ce que ce n’était pas la sienne, lui qui au milieu des années 20, se tenait à égale distance de ses amis mystiques et de ses amis marxistes, et se rangeait là, entre les deux, parmi « ceux qui attendent » et restent ouverts à la venue, à tout instant, de ce qui fera bouger le monde ?



*****


The Gold Rush
par Siegfried Kracauer

Frankfurter Zeitung, 6 novembre 1926







Charlie Chaplin, l’auteur de La Ruée vers l’or, traverse sa propre création poétique comme une représentation de l’humain tirée de sources presque enfouies. C’est le sens que l’on donne à l’humain dans les contes, chez un Jean le benêt et ces autres héros de contes qui ne sont pas des héros ; c’est peut-être le sens du dicton de Laotseu : le plus faible fait bouger le monde.

Les chasseurs d’or au milieu desquels surgit Chaplin ont une volonté : ils se disputent l’or et les femmes, rudes géants comme on en rencontre dans les livres d’aventure. Lui n’a pas de volonté ; à la place de l’instinct de conservation, de l’appétit de pouvoir, il n’y a en lui qu’un seul et même vide, aussi étincelant que les champs de neige de l’Alaska. D’autres hommes ont une conscience de leur moi et vivent dans des relations humaines ; lui a perdu son moi, c’est pourquoi il ne peut vivre ce qu’on appelle la vie. Il est un trou où tout tombe, ce qui d’habitude est relié en un tout éclate en heurtant le fond et se défait en ses propres morceaux.

Cet homme doit nécessairement paraître lâche, faible et comique dès qu’il se trouve projeté parmi les hommes. Face aux puissants chercheurs d’or, il est assurément encore moins à la hauteur que devant des corps d’un plus petit format. Ne possédant pas de moi, comment pourrait-il se défendre contre ces gros fagots de moi solidement ficelés ? Il recule d’effroi devant la porte qui claque derrière lui, car elle est aussi un moi. Tout ce qui s’affirme, objets inanimés comme êtres vivants, tout cela possède en soi-même un pouvoir sur lui, devant lequel il lui faut tirer son petit chapeau, aussi tire-t-il toujours son petit chapeau. Les hommes mangent, il faut bien manger à la fin, mais seul celui qui se tient lui-même en estime mange lui-même la nourriture qu’il faut. Pour lui, c’est une galoche : qu’ensuite elle va lui manquer, cela ne l’effleure pas, car il ne se soucie pas de lui-même, qui n’existe pas. Une fois, il danse avec la fille, c’est encore pareil, son art de la danse ne s’accomplit que lorsqu’en rêve il fait danser ses fourchettes devant elle.

Un être sans surface, sans possibilité de contact avec le monde. En pathologie, on dirait clivage du moi, schizophrénie. Un trou. Mais de ce trou rayonne le purement humain, délié – c’est toujours délié qu’il est insufflé dans l’organisme, seulement par morceaux ; l’humain qui d’habitude étouffe sous la surface, et ne peut transparaître à travers les pelures de la conscience de soi. La fidélité émane de lui, la disposition permanente à venir en aide auréole cette figure altruiste. La fille que Chaplin aime – peut-on appeler cela de l’amour ? – est agressée, et lui, le perpétuel agressé, lui si faible et si lâche, voudrait être le chevalier servant qui la protège contre les grossièretés. On rit, on pleure, on sait que la surface est déchirée. Mais puisqu’ici l’humain est ainsi représenté, il est dans l’ordre des choses qu’il en advienne pour lui comme dans le conte. Devant ce vermisseau Chaplin, qui se traîne désemparé et totalement seul à travers la tempête de neige et la ville des chercheurs d’or, les forces élémentaires reculent. A point nommé toujours un hasard fond sur lui et l’arrache aux dangers qu’il ne mesure pas. Même l’ours est bien disposé envers lui, comme un ours de conte de fée. Son impuissance est de la dynamite, son comique subjugue les rieurs et n’est pas simplement touchant, car il touche à l’existence de notre monde.

(dans Le Voyage et la danse, figures de ville et vues de films)
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Re: Kracauer : un chiffonnier, au petit matin

Message par Borges le Dim 21 Mar 2010 - 14:46

beau texte, qui me rappelle qu'on avait tenté de tisser des liens entre "la ruée" et "shining"; cependant, je vois pas du tout ce charlot, comme sans moi, impuissant...

pour le thème du "chiffonnier", benjamin et d'autres... Ninfa moderna de GDH
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Re: Kracauer : un chiffonnier, au petit matin

Message par Eyquem le Ven 30 Avr 2010 - 13:18

Au fond, je me dis, on ne sait pas ce que peuvent les films. On ne sait pas quel effet ils produisent – les cinéastes, pas plus que les autres. Prenez un film quelconque, demandez-vous ce qu’il vous en reste, ce qui fait exister le film dans votre mémoire, ce qui vous accompagne. Ca peut être très loin de ce que le cinéaste a pu « vouloir dire », ou montrer. Il est possible que le film ait fait sur vous un effet que son auteur n’avait pas du tout prévu ou cru autoriser, ou bien, que ce qu’il vous en reste ne soit qu’un simple détail, une image a priori insignifiante, ou même un seul élément de telle image, un objet, une couleur – ou pire, une image qui, après vérification, ne se trouve pas dans le film, mais que vous avez rêvée à partir de celles qui s'y trouvent et de ce qui fait le fond de votre vie, vos intérêts, vos désirs, vos lectures, les limites de ce que vous pouvez voir, ou penser, ou ressentir.

Non, on ne sait pas ce que peuvent les films – ni même si ça existe. C’est pour ça que c’est si important d’en parler.

Prenez Kracauer. C’est un penseur intéressant, qu’on présente souvent comme un précurseur de l’Ecole de Francfort – il paraît qu’il donnait des cours à Adorno sur La Critique de la raison pure, le samedi après-midi, quand Adorno était tout jeune – même si après, leurs relations sont devenues moins simples, quand Adorno a cessé d’avoir quinze ans, comme ça arrive nécessairement entre les élèves et leurs vieux maîtres.
Adorno ne faisait pas grand cas du cinéma, pour ce que j’en sais – alors que Kracauer, si, à une époque où ça ne faisait pas très sérieux pour un penseur d’écrire des tas d’articles, et même des livres, sur les films qui passaient dans les grands palaces et qu’allaient voir les employés et les petites vendeuses.
Kracauer s’intéressait à Vertov, à Eisenstein, au cinéma néo-réaliste, mais il aimait aussi Chaplin, et il trouvait qu’Hitchcock valait la peine de s’y intéresser bien avant que les jeunes Turcs des Cahiers en fassent un maître de l’univers.
Bref, il allait un peu tout voir, comme tout le monde, et aussi parce que longtemps il était trop fauché pour se payer des places de théâtre, alors que symboliquement ça aurait été plus gratifiant.
Et à partir de tous ces films, venus d’un peu partout, aux ambitions très différentes, il se disait que le cinéma était vraiment l’art du siècle, que la salle de cinéma pouvait être le lieu d’une expérience authentique, et que c’était compréhensible que les foules s’y pressent – toutes idées qui lui ont valu pas mal de critiques de la part de ses amis marxistes.

Eh bien, cette intuition que le cinéma donne à penser et participe de quelque manière à l’émancipation des hommes, où croyez-vous que Kracauer soit allé la chercher ? Pas dans un Vertov, pas dans un Eisenstein, pas dans un Chaplin. Pas dans une épopée qui raconterait ça, comment les hommes trouvent la force de se délivrer. Non, il a saisi quelque chose de cette idée dans un film quelconque dont il ne donne même pas le titre, et dont il lui reste seulement un fragment tout à fait insignifiant, au regard du récit, du film entier.
J’étais encore adolescent quand j’ai vu mon premier film. L’impression qu’il fit sur moi a dû être enivrante, car je décidai sur le champ de rendre compte de cette expérience par écrit. Pour autant que je me souvienne, ce fut là mon premier projet littéraire. J’ai oublié si je l’ai jamais réalisé. Mais je me souviens de son interminable titre, qu’à peine rentré du cinéma, j’écrivis sur un bout de papier : Le film, découvreur des merveilles de la vie de tous les jours. Et de ces merveilles aussi, je me souviens comme si c’était hier. Ce qui m’avait si profondément remué, c’était une banale rue de banlieue, que le jeu des ombres et des lumières transfigurait. Quelques arbres se dressaient ici et là et au premier plan une flaque reflétait d’invisibles façades de maisons et un coin de ciel. A un moment, un souffle de vent fit bouger les ombres et les façades avec le ciel au-dessous d’elles se sont mises à ondoyer. Le monde d’en haut qui tremblait dans la flaque sale : cette image ne m’a plus jamais quitté.
C’est dans l’avant-propos de Théorie du film – La rédemption de la réalité matérielle, qui vient juste de sortir en librairie, et que je commence à peine.

Vous dire en quoi précisément, pour Kracauer, le fait de voir le monde d’en haut trembler dans une flaque d’eau sale vous aide à vivre et révèle, d’une certaine manière, quelque chose d’essentiel sur votre condition, ça passe mon propos, je ne saurais pas encore l’expliquer.

Mais qui aurait pu prévoir qu’une image aussi insignifiante prenne une telle importance, et qu’un adolescent de Francfort trouverait en elle, dans cette simple image d’une flaque sale, une idée qui l’accompagnerait toujours et lui donnerait plus tard assez de force pour traverser la guerre, la persécution, l’exil – les temps de la plus grande détresse ?
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Re: Kracauer : un chiffonnier, au petit matin

Message par Borges le Ven 30 Avr 2010 - 16:05

Tu donnes le sentiment que Kracauer, que je connais pas beaucoup, n'avait aucune approche critique ("marxiste") du cinéma;

l'exemple choisi de "révélation" s'inscrit très bien dans ce que Rancière appelle régime littéraire...il cite de nombreux exemples de ce type...la goutte d'eau, le mur... ce que deleuze appelait les heccéités...

n'est-ce pas aussi une manière de métaphore du cinéma, de l'art, dans des conditions techno-politiques aliénées..."le monde d’en haut trembler dans une flaque d’eau sale?"



« Les films sont le miroir de la société dominante (…) ceux « faits pour les classes « inférieures », sont encore plus bourgeois que les autres (…) Que les films ne font que réaffirmer le système dominant cela fut montré par l’excitation qui entoura Potemkine. Le film fut perçu comme différent, et esthétiquement soutenu et défendu, mais pour mieux en refouler la signification. En comparaison avec ce film, la différence entre les différents types de films produits en Allemagne ou aux USA s’évaporait, se révélaient l’expression homogène d’une même société. Les efforts de quelques auteurs ou producteurs de prendre leur distance à l’égard de cette homogénéité sont condamnés dès le départ. (…) Même chaplin finit millionnaire dans la rué vers l’or sans avoir rien accompli. »

(K. the mass ornament, ma "traduction")





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Re: Kracauer : un chiffonnier, au petit matin

Message par Eyquem le Sam 1 Mai 2010 - 10:38

Tu donnes le sentiment que Kracauer, que je connais pas beaucoup, n'avait aucune approche critique ("marxiste") du cinéma
Si je donne ce sentiment, c'est une lourde erreur de ma part, parce que justement, Kracauer s'est fait connaître dans les années 20-30 comme pionnier de la Kulturkritik, de la critique de la modernité.
L'extrait que tu cites est un bon exemple de ce qu'il vise. Il a aussi écrit un texte programmatique : "La tâche du critique de cinéma" (repris dans Le Voyage et la danse), où il conclut notamment :
Bref, un critique de cinéma au niveau de sa tâche n'est pensable que comme critique de la société. Sa mission : dévoiler les représentations et idéologies sociales cachées dans les films standard et, à travers ce dévoilement, rompre l'influence même de ces films partout où cela est nécessaire.
On ne peut pas être plus clair.

Mais là où il se distingue de ses amis marxistes, c'est qu'il estime que c'est une nécessité d'en passer par là, d'aller au cinéma pour y faire cette expérience de l'inauthentique, du monde réduit à une pure surface, qu'il reconnaît dans tous les aspects de la vie moderne (dans la rue des grandes villes, les gares anonymes, les revues de danseuses, les publicités lumineuses, les journaux illustrés...) parce que s'y joue ce qu'il appelle un "banco de l'histoire", une sorte de quitte ou double : pour lui, le cinéma est à la fois l'art qui témoigne d'une aliénation, d'un monde placé sous la dépendance de la technique, coupé de toute vie spirituelle, et l'art qui est capable de pulvériser ce monde superficiel, d'en dévoiler les configurations données, et peut-être, d'en proposer un montage alternatif.


C'est la notion de "rédemption" qui m'intéresse - et que j'avais lue à la fin de "Images malgré tout" de Didi-Huberman.
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