Admirations de

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Admirations de

Message par Borges le Sam 7 Nov 2009 - 21:17

On dit souvent du mal, et des choses pas sympas, mais on peut aussi aimer, ce qu'on lit; ici ou là...


Hommage
Philippe Lacoue-Labarthe

après la mort de Derrida, dans "rue Descartes"


Je dirai donc tout d’abord un mot de notre amitié, ou de la sorte d’amour, sans doute, que je lui ai portée. Elle est née, cette amitié, sur le fond d’une admiration pour le penseur, pour l’écrivain, immense à mes yeux éblouis dès ma lecture de ses premiers textes, en 1962. J’y reviendrai très brièvement. Et elle s’est nouée dès notre première rencontre, huit ans plus tard, à Strasbourg, où il fut l’un de nos trois premiers invités dans le petit « groupe de recherche » que nous avions réussi à fonder, Jean-Luc et moi, après 68. Ce qui m’a frappé – trois choses, ineffaçables : l’infinie tristesse de son regard, alors qu’il sortait de la gare avec Genette et avant qu’il nous ait vus, Jean-Luc et moi, qui étions venus les accueillir ; c’était le regard de Kafka, sur les photographies, de Celan aussi (et ses premiers mots du reste furent pour nous annoncer la mort de Celan, qu’il venait d’apprendre). Son incroyable souveraineté, ensuite, lors de sa conférence « La mythologie blanche », qui me laissa abasourdi, terrassé, bégayant, honteux, lorsqu’il me fallut prendre la parole, peu après (mais aussitôt, fulgurante, sa bienveillance, sa bonté, bien plus qu’une simple compréhension attentive : son sourire…). Enfin, le soir venu – et contre toute attente –, sa gaieté, sa vivacité, ou plutôt cette joie qui pouvait être la sienne, brusquement. (Je me souviens encore de son rire, un rire d’enfant, pur, lorsque notre ami Lucien Braun lui expliqua, sans rire lui, que le frère de Heidegger, Fritz, était beaucoup plus intelligent que Martin ; il y a à peine trois ou quatre mois, il s’en amusait encore avec nous, à Strasbourg encore.) Rien de commun en somme avec un quelconque habitus nihiliste ou une quelconque « mélancolie ». Rien de « frivole » non plus, puisque ce mot, hélas, a été prononcé. Non : la tristesse du regard protégeait une joie, une générosité sans pareil. Ce fut une leçon d’existence.
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Borges

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