Hudson Bay, Irving Pichel, 1941

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Hudson Bay, Irving Pichel, 1941

Message par Invité le Mer 2 Sep 2015 - 23:31

Parmi les protagonistes principaux de ce film de la Fox, on trouve deux français: Pierre Esprit Radisson et son beau frère, Médart Chouart de Groseillers qui est présenté par son patronyme anglicisé, Gooseberry.
Ces deux figures historiques trouvent hardiment le chemin des studios Hollywoodiens, qui puisent dans les sources du temps _ de l'expansion coloniale française; Radisson et "Groseillers" étaient des coureurs des bois hantés par l'aventure à l'Ouest, leur "Pérou", à l'ouest des frontières de la Nouvelle france dans le milieu du 17è siècle.
Leur entreprise et leurs expériences dessinent bien l'opposition entre deux visions de la colonisation de l'Amérique française puisque la métropole privilégiait l'idée d'une "société homogène enracinée entre Québec et Montréal" (Histoire de L’Amérique française de Havard et Vidal) tandis que les coureurs des bois et autres aventuriers suivaient une logique d'expansion économique et spatiale à travers la traite des fourrures, le commerce avec les tribus indiennes (sans négliger une autre motivation, la difficulté à trouver des femmes dans les colonies établies).
La Hudson Bay company est créée à l'initiative des deux coureurs des bois français, grâce à des fonds anglais; c'est en gros ce récit que nous donne Pichel, 11 ans avant the big sky de Hawks avec lequel on peut s'amuser à tracer de nombreux chemins.
Il sort en 1941 et, me semble t il, participe d'une cinéma d'avant guerre qui cherche à sensibiliser le spectateur à la question de la guerre, justement, qui se trame en Europe. Les images du studio de Zanuck traversent le siècle de Rembrandt et en conserve comme une ombre, dépenaillée, qui recouvre les corps intérieurs _ les décors, très en contraste avec le ton picaresque du récit. Le spectateur se retourne _plongé dans l'actualité de l'histoire européenne, vers les prémisses, les balbutiements de l'histoire américaine; celle des États-Unis. Beau tour de passe passe. Le film de Pichel illustre, par des encadrés, par de nombreux allers et retours, les relations imaginaires entre les deux continents. Peut être faut-il, dans un même présent, celui agencé pour l'occasion, tout à la fois dire l'éloignement et construire la proximité? Donner des racines, fut-elles volages _qu'elles soient conscience, aux déracinés.
Pichel faisait parti de la gauche américaine et, dans cette optique, sa description des difficultés que rencontre le duo de français face aux représentants des gouvernants français et anglo-saxons me semble intéressante; par exemple le gouverneur à Albany est juché sur un trône pour rendre la justice, sous la carte du territoire. La différence de classe vis à vis des justiciables est mise en avant; il faut ajouter qu'il y a une séparation visible entre les textes de loi posés sur une table, et les juges délivrant une parole déterminante _ ombre du lustre sur le mur de la salle, les fondations du pouvoir venant de la monarchie anglaise. Le gouverneur français de Montreal n'est pas mieux croqué: il rend ses décrets au dessus de la table de son dîner, sans formalité ni apparence. Les impôts et les taxes discrétionnaires participent de son festin de voleur.
Chacun témoigne du regard porté sur les régimes autocratiques de la vieille Europe et à travers le filtre de la pellicule, sur l'Europe en guerre de l'époque. Et les personnages principaux, dont un aristocrate anglais exilé, les premiers des américains, en esprit, doivent se défaire des liens, des architectures mentales, qui les emprisonnent.
Il y a une séquence surprenante au moment où les aventuriers rejoignent les abords de la baie miraculeuse: Paul Muni, qui interprète Radisson, l'accent au bec, confie à son ami l'aristocrate sa perception des motifs profond de son voyage, de son entreprise. L'attachement à un territoire plus grand que l'homme, un attachement quasi spirituel, qui semble recouvrir tout regret, toute nostalgie pour le lieu d'origine. Ce "plus grand que l'homme", ce sentiment du sublime de la nature, il le professe à l'aristocrate quand ce dernier refuse absolument ses remarques sur l'égalité de tous les hommes, y compris les "sauvages", les indiens. Message assez rare pour être souligné.
Pour l'un, la grandeur de la nature mets les hommes à égalité, tandis que pour l'autre, le visage de dieu se devine sous et avalise les structures sociales, les inégalités sociales (il se lance d'ailleurs dans cette aventure réformatrice sur un coup de dé de minuit, enfin un lancer d'une pièce).
C'est un peu étrange de voir que ce passage invisible à une identité américaine se fait sous l'hospice des lois des tribus indiennes. Plus tard, l'aristocrate accepte bon gré malgré la mort d'un de ses proches coupable selon ces lois; cette acceptation est un renversement vis à vis de la scène initiale du jugement à Albany qui constituaient l'imposition de règles d'un autre monde. (Peut on utiliser le couple Jugement déterminant/jugement réfléchissant pour le comprendre?)
Il me semble que la différence ce laisse sentir aussi, au début, par le rapport entre carte du territoire présente au générique et dans la governement house d'Albany et insertion d'un plan de montagne qui se reflète dans l'eau d'un lac, image d'une nature Une qui se confond avec sa représentation.

Je m'éloigne du sujet du film mais tout de même. Si est, avec un certain lyrisme, affirmé la stricte égalité des hommes; le noyau central de ce désir d'Amérique, venu d'Europe, échappé d'Europe, se construit sur la base d'un contrat commercial, la traite des fourrures, mais également sous le signe de la fraternité, cette communauté en gestation; et dans cet espace là, l'indien ne figure pas à égalité justement. Attablés à la peau de Castor, les trois compères entrechoquent leurs choppes et se donnent à l'ivresse pour fêter leur projet, les richesses futures. On ne se saoule guère qu'avec des personnes dont on estime qu'elles ne nous planteront pas un couteau dans le dos à la première occasion lol. Or une partie du film repose sur cette incapacité, réelle ou imaginaire, des indiens de boire sans devenir fou, sans que les "esprits" ne les fasse délirer. Est ce symboliquement une manière de refuser à l'indien une place dans le noeud d'une histoire en construction, place que pourtant il occupe de fait, est ce dans le film et certains films une manière de souligner une distance culturelle qui serait infranchissable, malgré tout, entre exilés et autochtones.

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Hudson Bay, Irving Pichel, 1941

Message par Dr. Apfelgluck le Jeu 3 Sep 2015 - 17:15

erwan a écrit: On ne se saoule guère qu'avec des personnes dont on estime qu'elles ne nous planteront pas un couteau dans le dos à la première occasion lol. Or une partie du film repose sur cette incapacité, réelle ou imaginaire, des indiens de boire sans devenir fou, sans que les "esprits" ne les fasse délirer. Est ce symboliquement une manière de refuser à l'indien une place dans le noeud d'une histoire en construction, place que pourtant il occupe de fait, est ce dans le film et certains films une manière de souligner une distance culturelle qui serait infranchissable, malgré tout, entre exilés et autochtones.

C'est intéressant, car effectivement les premiers à avoir fait du troc d'alcool avec des amérindiens étaient les français de la Nouvelle-France.
Certains témoignages rapportent que ce qui intéressaient les amérindiens dans l'alcool était "sa facilité de faire accéder à des rêves". C'était une boisson qui intéressait les shamans et les sages des tribus, comme l'était le peyotl pour les indigènes du Mexique, les Navajos et ensuite les Apaches. Du coup, ils avaient tendance à boire littéralement cela "comme de l'eau" afin de déclencher le plus vite possible l'état d'ébriété (donc de "visions"), le coma éthylique étant assimilé à la transe.
Je n'ai pas vu ce film, mais vu la scène que tu décris l'usage et le rapport à l'alcool n'est évidemment pas le même entre les trappeurs et les Indiens. "Fêter les richesses futures", c'est sans doute faire une projection sur la future Amérique.
avatar
Dr. Apfelgluck

Messages : 470

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Hudson Bay, Irving Pichel, 1941

Message par Invité le Mar 8 Sep 2015 - 15:48

merci Doc, ce que tu rappelles est très juste.
Il s'agirait de relever les différences avec Big Sky et ses scènes d'ébriétés. Je n'en ai pas la possibilité là.
Je me rappelle que Tony avait écrit un beau texte sur ce vieux film de Hawks Smile
http://spectresducinema.1fr1.net/t1572-la-captive-aux-yeux-clairs-the-big-sky-hawks?highlight=hawks

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Hudson Bay, Irving Pichel, 1941

Message par Borges le Ven 11 Sep 2015 - 16:00

Hi erwan, bon "texte", donne envie de voir le film, que je connaissais pas du tout (of course) Wink
avatar
Borges

Messages : 6047

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Hudson Bay, Irving Pichel, 1941

Message par Invité le Lun 5 Oct 2015 - 9:19

"" Wink

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Hudson Bay, Irving Pichel, 1941

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum