Histoire de Judas (Rabah Ameur-Zaïmeche)

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Histoire de Judas (Rabah Ameur-Zaïmeche)

Message par Eyquem le Lun 13 Avr 2015 - 15:26

salut les spectres,
adeline a écrit:

Quelqu'un en sait quelque chose à part cette phrase publicitaire du Monde ?
erwan a écrit:hello Adeline,
il y a cette interview chez Frodon:
http://blog.slate.fr/projection-publique/2015/04/07/entretien-rabah-ameur-zaimeche/
Ce n’est pas du tout le film auquel je m’attendais. Je m’attendais à voir l’histoire de Judas, telle qu’on la connaît tous plus ou moins : mais c’est pas l’histoire de Judas, c’est une histoire de Judas, où ne se retrouve aucun des épisodes connus de l’histoire. Pas de baiser de Judas, d’argent échangé en douce, même pas de trahison du tout. C’est surprenant, et je me disais : à quoi bon parler de Judas si c’est pas pour parler de sa trahison ?

De trahison, il en est pourtant bien question. Mais elle ne vient pas du personnage qu’on attendait. Ce n’est pas Judas qui trahit, c’est le scribe : un personnage furtif, qu’on ne fait qu’apercevoir, qui suit Jésus depuis le début et qui consigne tout exactement sur des rouleaux : les paroles, les miracles, tout. Or ce scribe, que fait-il ? Il poignarde Judas au moment où celui-ci détruit ses rouleaux. Autant dire qu’il n’a rien compris au message d’amour et de liberté de Jésus : à quoi bon recopier fidèlement les paroles de Jésus si ces paroles ne sont pas senties, comprises, vécues ?

Elle est là, la trahison : dans cette forme de mémoire morte, représentée ici par l’écriture du scribe, copie fidèle à la lettre, mais pour ce qui est de l’esprit, totalement traîtresse.

A ce moment-là, on se rappelle la scène de l’imprimerie, dans Les chants de Mandrin, où la mémoire vive de Mandrin se conserve et se transmet grâce à l’impression d’écrits de Lautréamont et de Rimbaud diffusés sous un faux titre et un faux nom, c’est-à-dire par la dissémination de faux en écriture, de pastiches, de remakes, bref par tout un travail de faussaire.

Histoire de Judas, comme Les chants de Mandrin, oppose ainsi deux formes de mémoire ou de fidélité : une vive et une morte. La morte, c’est la scrupuleuse, la pointilleuse, la littérale, celle qui se soucie moins de ce qu’elle copie que de l’exactitude de la copie elle-même : mémoire de conservateur, à tous les sens du mot. La vive, c’est celle qui rejoue, qui refait, qui détourne : une mémoire d’artiste.

Histoire de Judas dit : copiez, mais non pas comme des scribes : comme des faussaires. Répétez, mais pas comme des perroquets : comme des comédiens. (De là, dans le film, que les scènes de la vie de Jésus sont jouées par Jésus lui-même, ou bien par Carabas, son double de carnaval, dont on ne sait pas toujours, selon les scènes, s’il est dans l’identification ou dans la parodie.)


(Je n’ai pas trouvé le film formidable, malheureusement. Il m’a semblé manquer de densité et de force. J’aurais aimé un film plus tendu, plus dialogué, plus énergique. Tous ces gros plans en clair obscur sont beaux, certes, mais à ce moment-là, RAZ se laisse un peu aller à les regarder trop longtemps, sans que grand chose passe ou se passe. C’est dommage, parce que ces plans sont souvent muets ou accompagnés de chants, alors que les scènes dialoguées sont généralement moins bien éclairées, beaucoup plus plates formellement.)
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Re: Histoire de Judas (Rabah Ameur-Zaïmeche)

Message par Invité le Mer 15 Avr 2015 - 14:17

hello Eyquem,
merci pour ce texte.
Tout comme toi j'ai été surpris par ce film.
On ne voit des compagnons de Jésus de Nazareth quasiment que Judas. Qui est aussi le double de RAZ je crois ; qui porte à travers son histoire la contradiction au sein de l’œuvre du cinéaste, ce qui la fait surgir. C'est d'ailleurs Judas qui ramène sur son dos Jésus parmi les hommes, qui le fait naître à la présence, à la parole.
C'est au moment où il s'abreuve des mots prononcés par celui qui devient le prophète, l'illustre figure enveloppée des mots, et rapportés par le scribe, qu'il se fait frapper à mort. Celui qui se défie de ce que tu appelles la mémoire morte ne peut, à travers sa passion de destruction du corpus, dissimuler pourtant sa fascination peut être morbide pour ce qui a réchappé aux flammes. Il y a donc chez ce personnage une contradiction qui transparait au moment du procès et de la crucifixion (raconter l'histoire du Christ, en élaborer le scénario, c'est le renvoyer, en imagination ,déterminée, à la mort)? et qui laisse deviner la figure même du cinéaste à travers Judas, c'est à dire celui qui part du texte même s'il s'agit de s'en séparer par la suite?
Peut être pour RAZ, l'idéal de l’œuvre d'art doit pour reprendre les mots de WB détruire la matière à travers la forme ? ce que ne peut faire le cinéma.
C'est par la mort de Judas, la sienne symboliquement, qu'il permet au marcheur de se lever de son tombeau et redevenir une rumeur vivante et bruissante; un spectre.
C'est ainsi qu'il se raccorde à un horizon d'émancipation? Le film incarne cette lutte peut être.
Quelqu'un, un ami, m'avait dit un jour, plutôt la chanson que le chanteur Wink
Enfin je sais pas, juste quelques notes sans intérêt ...
mais il faudrait aussi parler politique et transcendance? lol

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Re: Histoire de Judas (Rabah Ameur-Zaïmeche)

Message par Invité le Jeu 16 Avr 2015 - 12:41

l'ami Careful sur FB a écrit:Dernier Maquis, de Rabah Ameur-Zaïmeche est sans doute, un des films qui m'est resté de cette décennie. C'est débile de le dire maintenant, ici...enfin non...


Wink

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Re: Histoire de Judas (Rabah Ameur-Zaïmeche)

Message par Baldanders le Jeu 23 Avr 2015 - 0:18

Pourquoi « adapter » l’Evangile ?

Pasolini l’avait fait du point de vue de sa mère pieuse, et avait réussi à représenter la joie du peuple devant le miracle et la promesse d’amour. C’est ce dont je me souviens le mieux dans sa Passion : des rires filmés en gros plan. Pasolini haïssait la bourgeoisie d’avoir détruit ce rire franc et cette joie rebelle des classes populaires.

Ameur-Zaïmeche, un demi-siècle plus tard, filme aussi des rires. La scène où Judas fait essayer des vêtements à Jésus en lui jurant qu’ils plairont aux filles de Jérusalem, quelle sorte de joie exprime-t-elle ? Elle n’a rien d’innocent, en tout cas.

Ameur-Zaïmeche tourne en Algérie, pays où le peuple selon Pasolini existe encore, mais il ne filme personne de face, sauf un : lui-même, avec son éternel sourire crispant. Il joue Judas, qu’il voudrait sauver de son rôle imparti de traître et de paria. Si le juif Judas n’a pas tué Jésus, si les Romains sont les déicides, alors l’antisémitisme chrétien n’a plus de raison d’exister, telle est la thèse.

Mais quel Judas nous invente Ameur-Zaïmeche ? Un Judas qui éclipse à la fois Jésus, son message et les raisons de l’aimer. Cette révision des Evangiles n’a semble-t-il pas d’autre enjeu que d’établir une nouvelle hiérarchie des personnages mythiques : Judas d’abord, Jésus derrière, et les autres encore plus loin derrière, pâles figurants de plans d’ensemble ou de gros plans tout aussi abstraits les uns que les autres. Et bien sûr les Romains dans le rôle des salauds.

Le traitement du langage (un parler contemporain où jouent moins le sens des phrases que la violence des contractions : « …qu’la fumée d’vos offrandes ! ») nivelle tout, de sorte que seuls comptent la place des personnages dans le plan et leurs actions. Judas monopolise l’attention de la caméra et défend jalousement un Jésus qui se sourit à lui-même.

Ce Judas jaloux et hargneux est bien plus antipathique que celui de Pasolini qui allait se pendre en criant et pleurant. Il ne sert qu’à empêcher qu’une parole se libère en la transformant aussitôt en colère destructrice (que veut dire « libérer des poules » quand les hommes vivent grâce à elles ?), en vengeance (contre des tyrans fantoches), en effacement des traces (du message d’amour).

J’ai pensé tout de suite à Bresson devant Histoire de Judas, entre autres à cause des silences. Mais les silences chez Bresson font retentir des voix et des phrases qui s’incrustent dans la mémoire. Ameur-Zaïmeche substitue à la parole – la plus grande difficulté du cinéma – l’efficace désordonnée de l’action. Que cette action se prétende dirigée contre les puissants n’y change rien.
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Re: Histoire de Judas (Rabah Ameur-Zaïmeche)

Message par molécule le Mar 28 Avr 2015 - 12:18

Baldanders a écrit:
Mais quel Judas nous invente Ameur-Zaïmeche ? Un Judas qui éclipse à la fois Jésus, son message et les raisons de l’aimer. Cette révision des Evangiles n’a semble-t-il pas d’autre enjeu que d’établir une nouvelle hiérarchie des personnages mythiques : Judas d’abord, Jésus derrière, et les autres encore plus loin derrière, pâles figurants de plans d’ensemble ou de gros plans tout aussi abstraits les uns que les autres. Et bien sûr les Romains dans le rôle des salauds.

Le traitement du langage (un parler contemporain où jouent moins le sens des phrases que la violence des contractions : « …qu’la fumée d’vos offrandes ! ») nivelle tout, de sorte que seuls comptent la place des personnages dans le plan et leurs actions. Judas monopolise l’attention de la caméra et défend jalousement un Jésus qui se sourit à lui-même.

Ce Judas jaloux et hargneux est bien plus antipathique que celui de Pasolini qui allait se pendre en criant et pleurant. Il ne sert qu’à empêcher qu’une parole se libère en la transformant aussitôt en colère destructrice (que veut dire « libérer des poules » quand les hommes vivent grâce à elles ?), en vengeance (contre des tyrans fantoches), en effacement des traces (du message d’amour).

J’ai pensé tout de suite à Bresson devant Histoire de Judas, entre autres à cause des silences. Mais les silences chez Bresson font retentir des voix et des phrases qui s’incrustent dans la mémoire. Ameur-Zaïmeche substitue à la parole – la plus grande difficulté du cinéma – l’efficace désordonnée de l’action. Que cette action se prétende dirigée contre les puissants n’y change rien.
Bonjour,

voilà quelques remarques que je trouve bien étranges.

Les poules, pour commencer.
"que veut dire « libérer des poules » quand les hommes vivent grâce à elles ?"
Si j'ai bien compris le film et si je me rappelle un peu des évangiles, il s'agit de la scène où Jésus chasse les marchands du Temple. On est donc assez loin d'une économie paysanne et de subsistance mais plutôt dans une marchandisation du spirituel. Les marchands ne vivent pas "grâce" aux poules, dans une relation "paysanne" de vivant à vivant, mais grâce au commerce qu'ils en font et qui conduit à leur réification, au déni de leur existence comme êtres vivants.
Le film est peu précis sur cette situation évangélique mais c'est bien ce déni qui est visé par les cages. Autant que je sache, on n'a pas besoin de maintenir les poules enfermées toute la journée pour en faire l'élevage, il suffit d'une basse-cour. Sauf bien sûr à normer tout élevage sur l'élevage industriel (réification).

Pour le reste, je n'ai pas l'impression qu'on ait vu le même film. J'ai au contraire été frappé par la multiplicité des fils narratifs suivis par le film qui accompagne tantôt Judas avec ou sans Jésus, tantôt Jésus avec ou sans Judas, tantôt Carabas, tantôt Suzanne - la scène de l'achat du parfum n'est pas totalement satisfaisante, l'actrice en faisant un peu trop dans le couleur local ("et ta femme, ça va ? et tes enfants ?"), mais au moins le récit y est-il momentanément déconnecté de Jésus dont on ne voit qu'ensuite qu'il est le destinataire du parfum, même si on le sait parce qu'on a lu le Livre. (mais le film doit-il en tenir compte à ce moment-là?)
C'est justement ce décentrement du film sur l'un ou l'autre fil narratif qui le met en accord avec son propos : la disparition de l'origine par la destruction de tout témoignage direct. Il n'y a pas d'origine au récit du film, ni Jésus, ni Judas, ni Carabas (dont RAZ a dit qu'ils étaient une seule personne). Et c'est très évangélique, cette destruction de l'origine : la mort de Dieu, ce n'est pas autre chose.

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Re: Histoire de Judas (Rabah Ameur-Zaïmeche)

Message par molécule le Mer 29 Avr 2015 - 12:52

Eyquem a écrit:
Elle est là, la trahison : dans cette forme de mémoire morte, représentée ici par l’écriture du scribe, copie fidèle à la lettre, mais pour ce qui est de l’esprit, totalement traîtresse.

A ce moment-là, on se rappelle la scène de l’imprimerie, dans Les chants de Mandrin, où la mémoire vive de Mandrin se conserve et se transmet grâce à l’impression d’écrits de Lautréamont et de Rimbaud diffusés sous un faux titre et un faux nom, c’est-à-dire par la dissémination de faux en écriture, de pastiches, de remakes, bref par tout un travail de faussaire.

Histoire de Judas, comme Les chants de Mandrin, oppose ainsi deux formes de mémoire ou de fidélité : une vive et une morte. La morte, c’est la scrupuleuse, la pointilleuse, la littérale, celle qui se soucie moins de ce qu’elle copie que de l’exactitude de la copie elle-même : mémoire de conservateur, à tous les sens du mot. La vive, c’est celle qui rejoue, qui refait, qui détourne : une mémoire d’artiste.

Histoire de Judas dit : copiez, mais non pas comme des scribes : comme des faussaires. Répétez, mais pas comme des perroquets : comme des comédiens. (De là, dans le film, que les scènes de la vie de Jésus sont jouées par Jésus lui-même, ou bien par Carabas, son double de carnaval, dont on ne sait pas toujours, selon les scènes, s’il est dans l’identification ou dans la parodie.)
Là aussi, je trouve des choses bizarres. Je n'ai pas vu que Judas fabrique des faux ou encourage à en fabriquer. Il ne dit ni faux, ni vrai, mais pas de témoignage, pas de transcription d'aucune sorte des paroles de son Maître (alors que le scribe parle, lui, des miracles : ce qui est copié est tout aussi important que l'exactitude ou non).

Et puis, à quoi bon vouloir plaquer la même lecture sur deux films sans attendre de voir ce qui les rapproche ou les éloigne. Ici, il y a d'abord plusieurs rapprochements de structure à faire. Les titres en premier lieu : Les chants de Mandrin et Histoire de Judas. Soit deux formes de discours, les chants, l'histoire, associées à deux personnes différentes, Mandrin, Judas. Mais ce ne sont pas les mêmes formes de discours et les personnages n'ont pas les mêmes fonctions puisque Mandrin est absent des Chants de Mandrin, qui se passe après sa mort, alors que Judas est présent (trop présent pour certain) dans son histoire.
Même jeu de rapprochement des premières séquences :
1-un sauvetage : Bélissard sauve le soldat déserteur en tuant le soldat qui le pourchasse ; Judas sauve Jésus ;
2-coucher de soleil sur les causses : causse aveyronnais ou causse algérien, ce sont les mêmes formations géologiques ;
3-une soirée à la lumière du feu : feu de bois des mandrins, bougies des chrétiens.
A partir de là, on peut tracer bien des différences :
différences des paysages, entre le vert humide de l'Aveyron et la sécheresse ocre de l'Atlas (c'est bien l'Atlas ?) ;
différences dans la manière de sauver : une mort pour une vie dans un cas, la vie et seulement la vie dans l'autre (RAZ compare le sauvetage de Jésus à un accouchement : rajouter de la vie à la vie et non pas équilibrer vie et mort) ;
différences de statut des sauveteurs dans les deux cas : Bélissard sauve le soldat le jour puis le soigne et le guérit la nuit, à la lumière du feu, il est le sauveteur et le Sauveur tandis que Judas est le sauveteur mais que c'est Jésus qui est le Sauveur ; mais ce Sauveur n'occupe pas la place centrale du filmage de la réunion nocturne, comme le fait Bélissard, et il ne sauve personne à ce moment là : au contraire, c'est de lui qu'on s'occupe, c'est lui qu'on soigne.
Peu probable que RAZ n'ait pas été conscient de ces ressemblances formelles (le plan sur le soleil couchant ne peut pas être là par hasard, à la même articulation du récit dans les deux films) et des écarts qu'elles creusent d'un film à l'autre.

Pourquoi vouloir à tous prix que RAZ reprenne son rôle de Kamel, ou quelque chose d'approchant, de film en film alors que son rôle de patron manipulateur dans Dernier Maquis va directement contre cette idée ?

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