Abel Ferrara : « Jamais je ne jugerai Pasolini ou DSK » (discussion con, avec Burdeau : faut pas s'étonner)

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Abel Ferrara : « Jamais je ne jugerai Pasolini ou DSK » (discussion con, avec Burdeau : faut pas s'étonner)

Message par Borges le Dim 28 Déc 2014 - 18:47

Pasolini et DSK, tout ce qu'il a toujours détesté, vomi, dans une même phrase, dans un même refus de juger ; si c'est pas con. Qu'est-ce que ça voudrait dire juger Pasolini ? Il l'a tellement été, par tous les connards du monde. Et ne pas juger DSK ? La vie et la mort de Pasolini sont les jugements derniers de merdes comme DSK.


Spoiler:


Le cinéaste américain est récemment allé à la rencontre d'étudiants en cinéma. Au Café des Images d'Hérouville-Saint-Clair, à l'Université de Caen puis à Nantes, Abel Ferrara a évoqué sa passion pour Pier Paolo Pasolini et est revenu sur Welcome to New York, Dominique Strauss-Kahn et Gérard Depardieu… Il a parlé de « son » acteur, Willem Dafoe, raconté sa conversion au bouddhisme et le trajet d'une œuvre qui, longtemps dominée par les ténèbres, se tourne à présent vers la lumière.


Dans quelles circonstances avez-vous découvert l’œuvre de Pier Paolo Pasolini ?

À la fin des années 1960, quand j’étais étudiant en cinéma. Le premier film que j’ai vu était Le Décaméron (1971) : énorme choc. Tout y est génial, et en plus, Pasolini y est présent dans le rôle du peintre Giotto. Vous connaissez ? Les gens de moins de 25 ans regardent-ils des films italiens de cette période ? Dans le dernier entretien qu’il a donné, le jour de sa mort, à un journaliste appelé Furio Colombo, Pasolini explique que si les gens trouvent ses films étranges, extraterrestres, il l’accepte. Je voyais beaucoup de films européens, mais Le Décaméron m’a paru venir d’une sphère inconnue ! Par la suite, tous ses films m’ont fait l’effet d’une explosion. J’étais jeune et je ne comprenais pas pourquoi. J’étais juste soufflé. Et puis soudain, il a été assassiné. J’avais une vision assez romantique de tout ça… Peut-être un peu moins aujourd’hui. Pasolini est un personnage d’une très grande force, sa présence est palpable dans nos vies. Ce qui arrive avec lui est très rare : plus on voit ses films et plus on lit de choses à son propos, plus on est fascinés.

Vous parlez du cinéma européen… Depuis quelques années, vous tournez de plus en plus en Europe et de moins en moins à New York.

J’ai débuté à New York et d’une certaine façon, je me considère encore comme un cinéaste new-yorkais. Quand on commence à faire des films, on n’emmène pas toute une équipe tourner à l’autre bout du monde – on ouvre sa fenêtre et on filme. Le mouvement des cinéastes indépendants américains, Jim Jarmusch, Spike Lee, Oliver Stone, John Waters, dont certains étaient basés à New York, a été stoppé net par le 11-Septembre. L’enthousiasme culturel de la ville s’est effondré en même temps que les tours.

Ma réaction a été de partir en Europe, et aujourd’hui je n’ai pas envie de revenir à New York. Mes films récents se sont faits avec des financements en grande partie européens, mais ce n’est pas qu’une question financière : le comportement à l’égard de la culture est différent en Europe. Aux États-Unis, la culture reste un territoire à découvrir ! Pour travailler, j’ai besoin d’avoir un rapport très profond à un lieu et à une tradition.

Comment est née l’idée d’un film sur Pier Paolo Pasolini ?

Je ne me réveille pas en pleine nuit en m’écriant : je vais faire un film sur tel sujet ! Certains choses sont dans l’air… J’ai peut-être toujours eu ce projet, inconsciemment. Des idées circulent au sein de mon équipe. Celle-ci a fini par acquérir une nécessité : il arrive un moment où les planètes étant alignées, il faut y aller… Il se trouve en outre que Willem Dafoe et moi vivons aujourd’hui à Rome.

Je ne peux pas vous dire avec des mots pourquoi j’ai fait ce film. Sinon justement pour comprendre pourquoi Pasolini ne cesse de m’exciter. Oublions le poète, l’activiste politique, le polémiste et le grand peintre qu’il était : pourquoi ce type, en tant que réalisateur, me fait-il un tel effet ? Réaliser ce film était la seule manière de tirer au clair le rapport que j’entretiens avec lui, mais aussi avec mon propre travail. Si vous êtes étudiants, vous êtes forcément des cinéastes, au moins en puissance. Vous voyez de quoi je veux parler.

Le biopic semble a priori un genre étranger à votre cinéma.

Pendant longtemps, je n’aurais jamais pensé faire un film sur quelqu’un qui a existé. Mais j’ai toujours plus ou moins travaillé à l’intérieur d’un genre : vampire, horreur, gangsters… Et le biopic est un genre parmi les autres. Puisque nous avions fait un film sur Strauss-Kahn, pourquoi pas un autre sur Pasolini ? Il y a un équilibre entre les deux projets.

Un équilibre d’ordre politique ? Welcome to New York et Pasolini sont plus directement politiques que vos films antérieurs.

Tout film est politique… Mais c’est vrai : le film sur DSK est plus ouvertement politique, puisqu’il s’agit d’un homme sur le point de devenir le nouveau président de la République française. Et Pasolini était aussi un personnage politique, à sa manière aussi puissant que DSK. C’était un journaliste politique extrêmement engagé et un activiste politique depuis le jour de sa naissance. En 1975, il était vraiment au cœur des choses. C’est ironique que ces deux hommes soient tombés alors qu’ils étaient dans le plein exercice de leurs facultés. Leur histoire constitue un très bon matériel pour le cinéma.

Êtes-vous poursuivi pour Welcome to New York ?

Pas que je sache. On me ferait un procès pour quoi ? Pour avoir fait un film ? Quelqu’un va-t-il nier que DSK a fait de la prison ? Anne Sinclair et lui ont réagi différemment. Elle aurait dit : « J’ai regardé le film puis j’ai vomi sur mon ordinateur. » Ça m’ennuie pour son ordinateur… Et lui : « Je n’ai pas vu le film ; je ne le verrai pas, mais on va les attaquer en justice. » Cette différence de réaction dit beaucoup de choses sur leur couple, je trouve.

Comment considérez-vous la position politique de Pasolini, en tant que citoyen et en tant qu’artiste ?

Pour lui, le cauchemar ultime n’était pas le fascisme tel qu’on l’associe à la Seconde Guerre mondiale, mais l’avènement de la société de consommation. Ce qui comptait pour lui était la liberté spirituelle de l’individu. Mais dans un monde de pouvoir et d’oppression, on doit sans cesse lutter pour cette liberté qui est pourtant un droit inaliénable de l’individu. Au fond, Pasolini est mort de ça – du droit qu’il essayait de défendre, celui de vivre la vie qu’il souhaitait vivre. Être homosexuel en Europe ou aux États-Unis en 1975 était très compliqué. Et lui vivait à Rome, la ville du Vatican, où « fascisme » et communisme s’opposaient presque terme à terme. Finalement, ce qu’on admire ou même vénère chez lui est sa liberté de pensée et d’action – ainsi que la compassion et la passion qu’il mettait dans tout ce qu’il faisait.

Votre film ne nie pas, mais laisse de côté la thèse d’un assassinat politique.

Je ne suis pas détective, mais je n’ai jamais cru à un complot à grande échelle. Pasolini lui-même comparait les théories du complot à des enfantillages. Pour qu’une bombe explose, il faut que quelqu’un la fabrique, l’installe… Il faut des gens – ce n’est pas un complot sans visage. Quand on est cinéaste, on ne peut pas filmer un complot, mais quelque chose de palpable. Pasolini s’est peut-être retrouvé pris dans une vaste conspiration, mais mon film n’a rien à voir avec ça. Je parle de la vie de cet homme pour comprendre quelque chose de la mienne.

La réalité, c’est que passé 22 heures, Pasolini menait un type de vie qui le mettait en rapport avec des jeunes garçons dont certains étaient dangereux. Lui-même a parlé de ce moment de bascule, de l’époque à partir de laquelle ces garçons ont cessé de se battre avec des chaînes ou des couteaux pour entrer dans un autre type de violence, avec des armes à feu… C’est justement cela qu’il allait chercher. Il trouvait auprès de ces garçons l’énergie dont il avait besoin.

Jamais je ne m’autoriserais à porter un jugement sur Pasolini, ni sur DSK d’ailleurs. Quand on mène une vie comme la leur, qu’on va jusqu’à certaines extrémités, qu’on connaît des addictions – je sais ce que c’est –, on finit soit en prison, comme DSK à Ryker’s Island, soit mort, comme Pasolini sur la plage d’Ostie.
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Re: Abel Ferrara : « Jamais je ne jugerai Pasolini ou DSK » (discussion con, avec Burdeau : faut pas s'étonner)

Message par Baldanders le Jeu 1 Jan 2015 - 17:34

Plus intéressant (lu sur Chro) :

À l'époque, j'étais en colère, mec. Les artistes étaient tous en colère. On était de véritables salopards en furie. Des rebels without a cause. On cherchait à prouver quelque chose.

Quoi donc ?

Qu'on pouvait faire un film et survivre. J'ai mené ma carrière pour prouver que je pouvais survivre hors des jupes de ma mère. Maintenant qu'elle est morte, je peux le dire !
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