The deer hunter/voyage au bout de l'enfer

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The deer hunter/voyage au bout de l'enfer

Message par Borges le Lun 8 Déc 2014 - 20:01

Revu "The Deer Hunter". Quel grand film. Cimino était vraiment touché par l'essence d'un certain cinéma américain en faisant ce truc. Plus américain, c'est difficile, et ce serait insupportable ; déjà là, c'est de l’américanité à un degré de pureté à peine soutenable. Quand on voit ce film et les autres de Cimino, on se dit que le mec a dû passer un pacte avec le diable pour produire un truc aussi fort, beau, aussi vaste et poignant. Ou alors il était blessed, comme l'Amérique... au cinéma. La bénédiction américaine c'est son cinéma ; son Dieu. Aucun pays ne sera autant béni dans son cinéma que les USA.

Avant ça, un seul film, si je me trompe pas, et après rien de notable, et surtout pas "La Porte du paradis", revu aussi. Restauré ou pas, ça reste un truc raté. Trop long, mauvais casting, mauvaise maîtrise du tempo, des durées et des vitesses, des rapports entre les personnages, les hommes entre eux, les femmes et les hommes. Personnages inexistants, d'ailleurs, comme le récit, ou l'histoire.

Seule demeure la violence absolument unique dans le cinéma "commercial us". Une violence qui n'est pas celle de Sam P., ni de FFC, ni celle de Scorsese ; une violence nue ; nue parce qu'elle s'exerce sur des Blancs. "Mais on ne va tout de même pas tous les tuer, ce ne sont quand même pas des Indiens." Une violence nue contre des Blancs qui fait apparaître la possibilité d'une autre guerre américaine ; non pas la guerre du nord et du sud, la guerre contre les Indiens ou contre les Noirs, mais une guerre des classes. Les Indiens et les Noirs ont évité aux USA une guerre entre Blancs, entre les pauvres et les riches. "La Porte du paradis", c'est la déchirure de l'unicité idéologique… Le 19e siècle disait Foucault proposait deux guerres : la guerre des races et la guerre des classes. On a eu les deux pendant longtemps (colonialismes et révolutions de "gauche" ) ; avec le retrait des idées émancipatrices, on est revenu à des guerres de races, même si le mot n'a plus lieu, remplacé par "culture", "civilisation"… La race, la culture, la civilisation, c'est toujours ce qui remonte à la surface, des mauvaises profondeurs, quand l'universalité de la classe est idéologiquement refoulée, assassinée.

Il serait très intéressant de lire "La Porte du paradis" comme le contre-champ, l'inconscient, le refoulé de "The Deer Hunter". Tout ce que Cimino n'a pas dit, pas pu, pas voulu dire du Vietnam dans "The Deer Hunter", il le dit dans "La Porte du paradis" : la guerre du Vietnam, c'est des gars de Harvard qui paient de pauvres types pour aller exterminer des plus pauvres encore.


"The Deer Hunter", est-ce le même film que "Voyage au bout de l'enfer" ? Certainement pas ; les deux titre orientent vers des lectures, des perceptions très différentes ; dans un cas, on va vers Céline (et sa nuit), et dans l'autre on va plutôt vers ce qu'on appelle le mythe de la frontière, l'Amérique des origines et des origines de l'Amérique, vers les bouquins d'aventure de F. Cooper. "The Deer Hunter", c'est un léger déplacement de "The Deerslayer", de F. Cooper ; son dernier bouquin. J'en avais causé. Je crois me souvenir.


Après ça, j'ai relu le texte de Pauline Kael sur le film ; elle adore pas, mais elle trouve que c'est grand et tout, enfin, comme d'ordinaire elle dit tout et son contraire. Elle rapproche même la description de la petite communauté des films de Raimu. On peut se demander si elle les a déjà vus.

J'adore ce passage, les gars sont de retour de la chasse, c'est juste avant le Vietnam, l'un d'eux, le musicien du groupe, se met à jouer du piano ; c'est "le moment de communion avant la séparation" : "devant ces buveurs de bières qui révèlent leur sensibilité innée, montrant que leur cœurs brutaux sont apaisés par la musique et que leurs sentiments inexprimables dépassent largement leur paroles, on croit assister à l'une de ces scènes dans lesquelles les armadas de lieutenant nazis se pâmaient en écoutant du Wagner".

On ne peut que rire en lisant ça ; et elle était pas gauchiste, la fille ; elle était même très américaine.

Ce qu'elle dit du personnage de de Niro est très bien, mais elle ne dit pas l'essentiel, même si elle parle de Fenimore Cooper. Le mec fait inévitablement penser à la définition de "l'âme essentielle américaine" donnée par DH Lawrence dans ses sublimes études consacrées à la littérature américaine : "The essential American soul is hard, isolate, stoic and a killer"

En renonçant à tuer son cerf : renonce-t-il à cette américanité essentielle ?


"La Porte du paradis" aurait pu s'appeler : "Les Chasseurs de serfs."


(voilà que je reparle de la chasse Wink )
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Re: The deer hunter/voyage au bout de l'enfer

Message par Eyquem le Dim 14 Déc 2014 - 15:11

Hello Borges,

Tu m'as donné l'occasion de le revoir.

Borges a écrit:Il serait très intéressant de lire "La Porte du paradis" comme le contre-champ, l'inconscient, le refoulé de "The Deer Hunter". Tout ce que Cimino n'a pas dit, pas pu, pas voulu dire du Vietnam dans "The Deer Hunter", il le dit dans "La Porte du paradis" : la guerre du Vietnam, c'est des gars de Harvard qui paient de pauvres types pour aller exterminer des plus pauvres encore.
Est-ce que le contrechamp dont tu parles n'est pas donné dès le début de Deer Hunter? C'est vrai que c'est pas aussi explicite et développé que dans La Porte du paradis, mais c'est quand même là.

Le film, en français, est titré "Voyage au bout de l’enfer", mais l’enfer, en un sens, est donné dès le début. Ce sont les trois premiers plans du film qui en donnent l’idée qu’on s’en fait habituellement : le feu, la nuit, des hommes au milieu des flammes. L’enfer est là, dès Clairton-Pennsylvanie, dans ces trois images qui montrent, au petit jour, une aciérie gigantesque, aux dimensions d’une ville, un camion aveugle sortant de la nuit, filant à toute allure en crachant des flammes, et pour finir, le feu, et d’immenses machines travaillant le feu, dans un bruit d’enfer (le film sort aux débuts du Dolby Stereo Surround: vu comme la bande son est saturée du vacarme assourdissant des machines et des sirènes, ça devait produire un choc aussi bien visuel que sonore)





Ce début me fait penser à la fin de "La Bête Humaine", quand les deux conducteurs de la Lison se sont entretués et que la locomotive traverse le pays, emportant les soldats à bord vers la mort, vers la guerre, mais aussi vers l’avenir, dit le texte :

Qu’importaient les victimes que la machine écrasait en chemin ! N’allait-elle pas quand même à l’avenir, insoucieuse du sang répandu ? Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres, qui chantaient.

C'est presque un condensé de tous les éléments du film: la fête, l'ivresse, la guerre, les hommes emportés au bout de la nuit par une machine qui roule toute seule.




Jonathan Rosenbaum trouvait le film dégoûtant à sa sortie, et je ne crois pas qu'il ait changé d'avis depuis. Une des raison de son dégoût, c'est le fait que la guerre du Vietnam y est montrée comme une atrocité qui arrive à l'Amérique, et non comme une guerre dont elle est responsable:
Deer Hunter and Apocalypse Now offer mythical and metaphysical meanings about the war which seem inevitably tailored to the short-term psychic needs of an American or American-influenced audience –- namely, the desire to locate the horror of the war within a containable image of externalized evil rather than to look at it as the consequence and function of internal ideological processes. As the American journalist Deirdre English succinctly puts it, each film “takes a fabricated act of Vietnamese terror” — the ultra-sadistic Russian roulette game of The Deer Hunter, the hacking off of inoculated children’s arms in Apocalypse Now – “and elevates it to become the central metaphor of the war”.

The Deer Hunter operates within a mythic system in which “the war” is merely an episode, though a crucial one, in a larger structure encompassing the lives of several men — a sort of trial by fire which destroys or seriously marks all of them, but which is given little or no independent significance. In other words, the mere fact that the war functions dramatically as something external to the characters played by Robert De Niro and Christopher Walken — something that happens to them rather than because of them, or with their complicity — ensures that the Vietnamese Communist torturers absorb the metaphysical weight of impersonal evil that they are structured to embody.

http://www.jonathanrosenbaum.net/2014/12/vietnam-dispatches/
Il me semble que le film dit quand même autre chose, en particulier à travers le personnage de De Niro, qui est un tueur dans l'âme, comme tu le dis dans ton message.
La roulette russe, ce n'est pas quelque chose qui lui arrive de manière extérieure: c'est quelque chose qu'il est allé chercher, quelque chose qu'il désirait: le face à face avec la mort; tuer ou être tué. Il le dit clairement quand il parle de ses séances de chasse, où, pour lui, il s'agit uniquement de tuer le daim ou de mourir:
If I found out my life had to end up in the mountains, I'd be all right. You have to think about one shot. One shot is what it's all about. A deer has to be taken with one shot.
Est-ce que la roulette russe, ce n'est pas l'explicitation, la mise au jour de ce désir de mort qui était présent en lui dès le début?




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Re: The deer hunter/voyage au bout de l'enfer

Message par Eyquem le Dim 14 Déc 2014 - 15:30

Je ne sais pas ce qu'on peut en dire, mais puisque c'est une histoire de chasse, les animaux doivent avoir un sens.


De Niro, c'est l'aigle - américain bien sûr.
Le magasin où il va chercher Meryl Streep s'appelle aussi "Eagle Super Market".



Christopher Walken, lui, c'est l'éléphant - associé ici aux croyances orientales. Quand il est chez la prostituée à Saïgon, il aperçoit un vendeur de statuettes, il veut tout de suite en acheter une. Ce sont ces statuettes qu'il envoie ensuite à John Savage, avec l'argent des paris.
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Re: The deer hunter/voyage au bout de l'enfer

Message par Dr. Apfelgluck le Dim 14 Déc 2014 - 16:45

Sur Wikipedia, qui cite "Jeux et théories des jeux" de Kenneth Binmore à propos de la roulette russe  :

L'histoire du jeu n'est pas connue avec certitude. Mais il existe des indices dans la littérature russe. Par exemple un jeu nommé « coucou ». L'officier russe est debout sur une table ou une chaise dans une pièce sombre. Lorsque les autres, présents, se cachent et crient « coucou ! », il tire avec un Nagant 95, une arme qui contient sept cartouches.

Il est également fait référence à un duel organisé par des officiers russes à propos d'une jeune femme courtisée par deux d'entre eux


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Re: The deer hunter/voyage au bout de l'enfer

Message par Borges le Dim 14 Déc 2014 - 20:40

Hi Eyquem, Dr.,

Non, je ne pense pas que le film contienne ce contrechamp ; PK dit d'ailleurs que la réalité sociale-politique de cette petite ville pourrie n'est jamais réellement décrite (elle rapproche sa description des "films avec Raimu") ; ou si elle est décrite, elle est "naturalisée" ; il n'y a pas de partage de classes, comme dans "La Porte du paradis" ; il y a des pauvres, comme il y a des montagnes, la chasse, des potes qui s'amusent, boivent ; l'autre classe n'existe pas, la classe dominante. Il y a juste des ouvriers, qui ne semblent pas tellement souffrir de leur travail, ou le trouver infernal. Le contrechamp, ça n'est pas montrer des Américains originaires de l'Est pauvres, ça aurait été de voir les soldats américains massacrer des Vietnamiens comme les types de "La Porte du paradis" massacrent les pauvres immigrés de l'Est. Dans "L'Année du dragon", on s'en souvient, la figure des Asiatiques n'était pas non plus très sympa.

Serge Daney semble, lui, avoir changé d'avis à propos du film. Sa première vision était très politique, centrée sur la figure de l'Asiatique, le racisme, après, je crois qu'il en parle comme d'un grand film ; c'en est (surtout avant le Vietnam, après c'est pas terrible, si on excepte la partie de la roulette russe, qui bouffe tout ce qui vient après. Cimino, après ce morceau de bravoure, ne semble plus vraiment avoir grand-chose à dire, le film traîne, et De Niro erre, comme s'il savait plus quoi jouer, tellement con dans son uniforme : "ok, je suis le super mec, je suis revenu, et après". La mort de Nicky, c'est parfaitement nul, et mal joué...)

Cimino, on sait pas vraiment de quoi il parle, où il se tient, politiquement, moralement, c'est sans vrai point de vue, son cinéma. Faudrait le comparer à Fuller, pour ce qui est question du "racisme"...



"The Deer Hunter", c'est aussi un film sur le jeu, et les jeux ; la chasse est un jeu, comme le bowling, et le billard... Il est aussi question dans ce cas de "shot", faut voir les occurrences de ce terme dans le film.

La phrase de De Niro est très curieuse ; qu'est-ce qu'il veut dire?


If I found out my life had to end up in the mountains, I'd be all right. You have to think about one shot. One shot is what it's all about. A deer has to be taken with one shot.


Quand il retrouve Nicky et qu'il l'affronte à la roulette russe, sans qu'on comprenne très bien pourquoi, il lui rappelle ce "one shot"... : "- The mountains ? You remember all that ? - Yeah.  One shot. - One shot. One shot."



C'est beau, le passage dans la montagne, mais en même temps ça sonne un peu faux, un peu "je vais vous montrer le côté poétique de ces hommes". Ok, De Niro aime chasser, mais on ne sent pas du tout qu'il ait une quelconque intériorité nostalgique des liens des hommes à la nature pure, vierge, sauvage... (une dimension de la vie, transcendantale, extérieure au boulot, à l'industrialisation, à la petite ville, et toute cette merde de la civilisation...)


La question est : jusqu'où le titre d'une œuvre décide-t-il, cadre-t-il, notre perception de cette œuvre ? Il n'est pas question d'enfer dans le film.

"The Deer Hunter", ce n'est pas "Voyage au bout de l'enfer". C'est deux films différents. "The Deer Hunter", c'est l'histoire d'une chasseur de daims, à qui la guerre apprend que tuer c'est pas bien, même avec un seul tir, une seule balle ; un chasseur de daim, qui ne veut aller à la chasse qu'avec une seule personne :

"I'll tell you, Nick, you're the only guy I go huntin' with, you know ? I mean, I love 'em. They're great guys, but without you, I'd hunt alone."

Qu'est-ce qui se passe ensuite, pourquoi les deux mecs se retrouvent à s'affronter à la roulette russe ?
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