Leviathan (Andreï Zviaguintsev)

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Leviathan (Andreï Zviaguintsev)

Message par Eyquem le Dim 12 Oct 2014 - 11:53



Le film donne une idée nette de ce que c’est, l’enfer sur terre : un patelin rempli de gros mecs corrompus jusqu’à l’os, flics, juges, prêtres, élus, mafieux, régnant sur des pauvres gars qui picolent toute la journée, tirent au fusil le week-end, et collent côte à côte, dans leurs bagnoles, des photos de femmes à poil et des icônes.

On n’attend qu’une chose : que le Leviathan promis par le titre sorte de la mer, fasse basculer tout ce patelin dans l’abîme comme une barque pourrie, pour qu’il n’en soit plus jamais question dans le monde. Mais ça n’arrive pas et on sort du film bien déprimé.

C’est une sorte de parabole, entre le Livre de Job et "Michael Kohlhaas" : un type exproprié, Kolia, se bat contre le maire qui veut lui prendre sa terre et raser sa maison. Mais à la différence de Job et Kohlhaas, Kolia n’a rien ni personne de son côté : ni le droit, ni la force, ni Dieu. C’est comme si l’histoire de Job s’arrêtait aux premières pages, quand Job a tout perdu et reste sur son tas de fumier : aucun dialogue ne s’engage entre Dieu et Kolia, aucune réflexion sur la justice ; Kolia ne sera pas sauvé : il ne retrouvera pas sa famille, sa terre, sa maison ; il finira pire que sur un tas de fumier : il se retrouvera en prison, oublié de ses alliés, de ses amis. Le film paraît seulement vouloir démontrer que, quand une poignée de puissants sans scrupules s’entendent pour écraser un pauvre type sans défense, ça ne leur pose aucune difficulté particulière ; ils peuvent le faire et ils le font. Je ne pense pas qu’une telle évidence ait besoin d’être démontrée 2h30 durant, et c’est pour ça qu’on sort du film accablé, mais aussi avec le sentiment de n’avoir pas appris grand-chose.

Ce monde, c’est vraiment la misère d’un monde sans Dieu, quel qu’il soit ; il n’y a rien ici-bas, ni Dieu, ni transcendance aucune ; il n’y a ni justice ni même illusion de justice ; rien du tout. C’est pourquoi c’est plutôt surprenant que deux critiques que j’ai survolées (sur Allociné) causent de « mystique » et de Tarkovski – uniquement parce que c’est russe, et que dans le dictionnaire des idées reçues de la critique, si c’est russe, c’est mystique et c’est tarkovskien.
Y a précisément rien de mystique dans cet univers. Il y a des forts et des faibles, le tout animé par des passions ordinaires, des intérêts bien compris, et voilà tout. Bien que l’Eglise joue un rôle central dans l’intrigue, c’est seulement de l’Eglise temporelle qu’il s’agit, celle qui gère ses biens, soigne ses public relations, et se sert de la croix comme d’un moyen de flicage : rien d’autre. Le héros lui-même, et son avocat, sont bien loin de Michael Kohlhaas : ils ne s’arment pas contre l’oppresseur au nom de la vraie justice, ils ne cherchent pas l’appui d’une bande de bandits, il n’y a pas le début de la moindre idée d’action collective. Une fois qu’ils ont perdu leur procès en appel, ils n'ont plus aucun recours et ils restent impuissants ; d’autant que l’avocat, pourtant très efficace au début, n’est pas animé par la passion de la justice : s’il aide Kolia, c’est par amitié, par goût pour sa femme, et parce qu’il semble mandaté par des pointures de l’administration moscovite qui se servent de ce procès pour intimider le maire de la ville. Quand le maire sort les flingues et fait comprendre à l’avocat qu’il ne se laissera pas intimider par l’avocat ni par ses commanditaires, quels qu’ils soient, l’avocat rentre chez lui sans demander son reste (ce qui est un peu incohérent d’ailleurs, d’un point de vue narratif).

Il ne faudrait même pas dire que le film dépeint la misère d’un monde sans Dieu : c’est trop pascalien ; ce serait laisser entendre que Dieu manque en ce monde. En fait, Dieu n’est pas là et ne manque à personne : personne n’en parle, personne n’y pense. Rien, dans le film, ne fait signe de son absence. C’est juste un univers "darwinien", dans lequel les plus faibles sont éliminés, et voilà tout (d’ailleurs, un personnage secondaire cite le nom de Darwin, au moment où il fait sa grille de mots croisés en cherchant le mot "évolution").

Quand le cinéaste ouvre et ferme son film par des plans sur les paysages grandioses de la mer de Barents, des barques en lambeaux échouées, des étendues vides, enneigées, c’est un désert qu’il filme : le désert d’un monde insignifiant, où le cri des drames humains est immédiatement étouffé, réduit à rien, par le silence d’un univers vide, absurde.
Il faut voir aussi les plans à l’usine de poissons. La femme de Kolia y bosse ; elle vide des poissons toute la journée, entre deux pauses clopes ; on a l’impression que ce boulot lui donne envie de se flinguer. Et de fait, c’est comme ça que Zviaguintsev le filme : il cadre la chaîne où les poissons sont triés, puis il fait un long plan sur les poissons morts qui s’amoncellent ; c’est un plan écoeurant, qui suggère que ce tas de poissons morts aux yeux vides, tout poisseux et dégueu, c’est là toute la vérité de cette vie en ce bas monde : au fond (dit ce plan), tout revient à ça, tout finit comme ça ; les hommes ne sont pas grand-chose de plus que ces poissons vides ; ce qui les attend dans cette vie, c’est un néant, sans justice, sans vérité ; le néant total d’un monde sans espoir, sans idées, sans rien.

Pour filmer tout ça, ce rien, Zviaguintsev ne manque pas d’aplomb ; sa main ne tremble jamais ; sa mise en scène a quelque chose d’orgueilleux, avec ses plans savants, tout en recadrages et symétries étudiés, en compositions calculées au millimètre. Son autorité s’accorde un peu trop bien avec celle d’un scénario implacable qui prend un malin plaisir à réduire en miettes la vie du pauvre Kolia, si bien que le film a quelque chose d’un jeu de massacres poussif où tout (de la mise en scène au récit) conspire à passer un pauvre bougre au bulldozer.
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Re: Leviathan (Andreï Zviaguintsev)

Message par Eyquem le Dim 12 Oct 2014 - 13:30

D’où vous est venue l’idée de Leviathan?

A ZVIAGUINTSEV. En 2008, j’ai entendu quelqu’un raconter une histoire, qui s’était déroulée aux Etats-Unis: il s’agit d’un Américain nommé Marvin Heemeyer, un homme simple de 52 ans, soudeur de profession, vivant seul, et possédant un atelier. Juste à côté de chez lui, se trouvait une usine qui avait fait faillite et un grand groupe américain avait décidé de la reprendre et d’en relancer l’activité. Pour ce faire, ils avaient racheté des terres qui jouxtaient l’atelier de Heemeyer. Je ne vais pas m’étendre sur le sujet, mais la lutte qu’il a engagée contre ce groupe, mais aussi contre la mairie, la police et les pouvoirs publics de l’État du Colorado, ne l’a mené à rien. Le désarroi l’a, en revanche, conduit un jour à prendre un bulldozer, à le transformer en blindé et à descendre en ville pour méthodiquement détruire plusieurs bâtiments administratifs. Cette histoire m’a profondément frappé et j’y ai vu l’image d’une incroyable rébellion.
Ce Marvin Heemeyer avait de la suite dans les idées: il lui a fallu 6 mois pour transformer son bulldozer Komatsu D355A en ça: le "Killdozer":




C'est sans doute ça qui manque au film de Zviaguintsev: une pointe de rage, ou "a touch of sin" comme dans le film de Jia Zhang-ke, dont il est très proche, mais sans les décharges de violence.
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