Cutter's way (Ivan Passer, 1981)

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Cutter's way (Ivan Passer, 1981)

Message par Eyquem le Dim 29 Juin 2014 - 10:36

Il y avait déjà un topic, mais pas sur le film en particulier, donc je me permets d'en ouvrir un nouveau et de recopier ici ce qui concerne le film de Passer, que je viens de voir parce qu'il ressort en salles dans une version restaurée

(je mets le lien vers la bande-annonce 2014, comme ça, Jerzy et Breaker, vous pourrez comparer avec les versions que vous avez: http://www.youtube.com/watch?v=sDYuYTEsFus)

Jerzy a écrit:Cutter's way" ("la blessure"), de Passer (l'autre tchèque exilé): un des plus beaux films américains (ou sur "l'Amérique") du début des années 80.

breaker a écrit:vu enfin Cutter's way(La blessure).

D'emblée, dire que je le classe dans mon top-10-de-l'année, et sans doute en très bonne place dans mon Top-liste-ultime, et, sans exagérer, dans mon top-films-à-revoir-juste-avant-de-mourir.



y'a un abîme qui s'ouvre dans ce film, man,

Cutter en cap'taine Achab faisant route vers les mers du sud poursuit une force outrageante, infernale,

et l'abîme se resserre, l'heure critique n'est pas au rendez-vous, une peluche se fait flinguer, et puis la conscience de Cutter qui saigne à mort ...

Final ahurissant.

John Heard et Lisa Eichhorn excellents.



Spoiler:



















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Re: Cutter's way (Ivan Passer, 1981)

Message par Eyquem le Dim 29 Juin 2014 - 12:08

salut breaker,
breaker a écrit:Final ahurissant.
Apparemment, le studio prévoyait une autre fin et c'est Passer, son scénariste, son producteur, qui ont insisté pour que le film finisse sur ce plan cut:

[attention aux SPOILERS]

JR: I’m very curious about the ending of the film, which I find very powerful. While working on the film, did you find it easy or difficult to imagine what would happen to Richard Bone, the Jeff Bridges character, immediately after the end?

IVAN PASSER: I think he gets away with it, because there are going to be fingerprints on the gun — the fingerprints of Cutter, because he’s still holding the gun when Bone pulls the trigger. There are no witnesses, and the fingerprints are definitely Cutter’s.

JR: I imagined something more apocalyptic. I thought about the ending of Born to Win — about how much you identify there with someone that society would call a loser. The whole movement of the film was toward Bone’s picking up that gun, and making that kind of commitment, and to end it that was very exciting. But it raised the question for me, is there any possible way he can get away with this?

IVAN PASSER: Actually, I shot what happens after that.He walks out of this huge mansion, and it’s just before sunset; and he goes faster and faster and finally begins to run through the trees. And there’s a scene on his sailboat, which he lives on. he’s sailing out of the harbor, and he hears a laugh that sounds like Cutter’s laugh. He stops and looks at where it came from, and he sees there are a few sailors on a small cutter. And one of them looks like Cutter; he’s drinking a beer. And he laughs again. At that moment, Bone almost hits the coast and the Coast Guard; he almost brushes against this huge boat. But he avoids the accident, and soon gets on the open sea, and sails away. They very much wanted this ending, but it took away something. You know, this film is about pulling a trigger — what it takes — and we felt, the writer, producer, and I, that this would be just a tag that would dissipate the emotional impact of that last shot, and so we pleaded with them, and they finally agreed.


http://www.jonathanrosenbaum.net/1981/07/ivan-the-bearable/

J'aime la manière dont Passer résume le sujet de son film: "this film is about pulling a trigger — what it takes". Vu ainsi, c'est Bone qui devient le vrai héros du film, alors que le scénario est construit de telle façon qu'on ne sait pas, durant tout le film, qui, de Cutter ou de Bone, est le personnage central (Le film s'appelait "Cutter and Bone" à l'origine, puis le studio l'a renommé "Cutter's way". Sur l'affiche pour la reprise, on ne voit que Jeff Bridges: on peut dire que c'est parce qu'il est plus célèbre que John Heard, mais pas seulement).

breaker a écrit:Cutter en cap'taine Achab faisant route vers les mers du sud poursuit une force outrageante, infernale
Oui, la référence s'impose. Mais si on accepte l'idée que c'est Bone le personnage principal, alors on pense moins à Melville qu'à Shakespeare. J'ai lu que John Heard (Cutter) avait eu le rôle après que Passer l'a vu joué sur scène dans "Othello": Cutter, c'est Othello et Iago en une seule personne; on se demande tout le long dans quelle mesure il ne se trompe pas lui-même, dans quelle mesure il ne provoque pas sa propre destruction. Bone, c'est une sorte de Hamlet (la pièce est explicitement citée dans la toute première scène avec Cutter, où il compare deux invités à sa table à Rosencrantz et Guildenstern). Bone, comme Hamlet, est écrasé par la tâche qu'il doit accomplir: c'est trop grand, trop fort pour lui; pendant tout le film, il fuit, il esquive, et ce n'est qu'à la toute fin qu'il passe à l'action.


Qu'est-ce qui décide Bone à tirer, finalement? Le film fait tout pour qu'on ne sache pas si J.J.Cord est bien coupable du crime. Cord est coupable, mais d'autre chose que du crime dont il est soupçonné: c'est un pétrolier, et il a dû en faire, des saloperies, pour se hisser là où il est et pour faire oublier à tout le monde comment il y était arrivé.

Comment vous comprenez la fin?
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Re: Cutter's way (Ivan Passer, 1981)

Message par Invité le Dim 29 Juin 2014 - 13:25

salut Eyquem
je ne reconnais pas grand-chose du film dans cette bande-annonce refresh. Thriller paranoïaque? Je ne sais pas ce que c'est. Ivan Passer a laissé une fin très ouverte comme tu l'indiques... Bref, "Thriller paranoïaque" n'a rien à voir avec ce film.


L'essentiel de Cutter's way, c'est l'instinct de mort dans le personnage principal, dirait Deleuze, l'instinct de mort silencieux, la grande hérédité, etc., le grand thème de Fitzgerald («la nuit noire de l'âme»), l'indignité fondamentale qui devient une obsession...
Et tout se termine dans une explosion de rage, Cutter en cavalier de l'Apocalypse.



Bone est inexistant pour moi, il n'apparaît véritablement qu'à la fin («it was him, it was him»), dans la "contagion" de cet instinct de mort.

j'avais aussi posté sur le forum dvdclassik mes trucs que tu cites(avec quelques lignes en plus):
http://www.dvdclassik.com/forum/viewtopic.php?f=3&t=34716#p2331144

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Re: Cutter's way (Ivan Passer, 1981)

Message par Invité le Dim 29 Juin 2014 - 18:07

Je fais référence au texte de Deleuze : Zola et la fêlure.
Ce que la fêlure désigne, ou plutôt ce qu'elle est, ce vide, c'est la Mort, l'Instinct de mort. Les instincts ont beau parler, faire du bruit, grouiller, ils ne peuvent pas recouvrir ce silence plus profond, ni cacher ce dont ils sortent et dans quoi ils rentrent : l'instinct de mort, qui n'est pas un instinct parmi les autres, mais la fêlure en personne, autour de laquelle tous les instincts fourmillent. Dans son hommage à Zola, à la fois profond et réticent, Céline trouvait des accents freudiens pour marquer cette présence universelle de l'Instinct de mort silencieux, sous les instincts bruyants: «Le sadisme unanime actuel procède avant tout d'un désir de néant profondément installé dans l'homme et surtout dans la masse des hommes, une sorte d'impatience amoureuse, à peu près irrésistible, unanime, pour la mort...»


Texte en entier ici : http://ti1ca.com/ui5jdgbu-ZOLA-ET-LA-FELURE.pdf.html



aussi, La fêlure de Fitzgerald: Il y avait dans ce silence une immense irresponsabilité à l'égard de toutes les obligations, l'affaissement de toutes mes valeurs... Il y avait une indignité fondamentale qui était devenue pour moi une obsession... Ce qui me poursuivait pendant ma longue nuit - c'était là quelque chose que je ne pouvais ni accepter ni combattre, quelque chose qui tendait à rendre périmés les résultats de mon effort, comme les magasins à succursales ont fini par paralyser le petit commerce, c'était une force extérieure, imbattable...


je crois que c'est l'histoire de Cutter's way, des rapports entre tempéraments toujours tendus par-dessus la fêlure..

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Re: Cutter's way (Ivan Passer, 1981)

Message par Eyquem le Lun 30 Juin 2014 - 19:48

'soir breaker,

Tu m'as donné envie de relire le texte de Fitzgerald. Par contre, "Cutter's way" me paraît très éloigné de l'univers de pensée de Zola et de ce que Deleuze en dit (Dans "Cutter's way", il n'est pas question de famille ou d'hérédité, de pulsions et de monde originaire, tout ce qui définit le naturalisme, selon Deleuze).

Dans un de ses cours, Deleuze différencie ce qu'il appelle les "processus de dégradation": il y a la manière naturaliste, expressionniste, réaliste...
http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/article.php3?id_article=86

La manière réaliste, pour lui, c'est la manière américaine: ça commence par un type qui craque, qui n'en peut plus:
Il y a tout le temps le type qui craque mais il craque d’une manière américaine, il craque pas comme nous c’est pas pareil. C’est pas la dégradation de la pulsion; il craque comment ? trop fatigués, ils en ont trop fait. Fatigue, fatigue quelle fatigue ! ça vaut plus la peine. Ils sont indignes de l’Amérique, mais l’Amérique en demandait trop. l’Amérique leur disait : quelle que soit la situation tu trouveras l’habitus et tu seras milliardaire et tu cesseras d’être milliardaire et tu remonteras l’échelle et tu descendras l’échelle etc.. Et puis il vient un jour où ils en peuvent plus. Ils restent au même degré de l’échelle. Alors il disent : laissez moi tranquille, laissez moi tranquille, laissez moi tranquille avec un peu de whisky et puis voilà.

La situation change, elle ne cesse pas de changer donc on cherche l’habitus, on cherche la réponse, la réponse juste à la situation. Seulement tout ça c’est très fatiguant et à mesure que se font les grands changements de la situation, il y a un processus souterrain nous dit Fitzgerald, c’est mille petites fêlures, mille petites fêlures, des micro fêlures qui font notre fatigue. Et bien un moment, ces fêlures s’additionnent quand les fêlures s’additionnent et bien en ce moment se fait le craquement on n’en peut plus, on sait qu’on est devenu incapable de monter de nouveaux habitus.

C’est de l’ensemble de ces micros-fêlures que tout d’un coup va résulter la dégradation. Ah non j’en peux plus je renonce ! Si c’est pas la renonce qui conduit à la mort : ça sera quoi ? ça sera ce que Fitzgerald disait : "la seule issue : un véritable acte de rupture".
La fêlure dont tu parles justement, je la comprends plutôt ainsi: non pas une histoire d'hérédité, à la Zola, mais une fatigue liée au fait que les personnages n'arrivent plus à suivre les exigences toujours nouvelles de la situation (ce que Cutter appelle "être en première ligne", dans les images que tu cites: c'est une bataille permanente pour s'en sortir).

Là-dessus, Deleuze envisage les différents "actes de rupture", c'est-à-dire les moyens de sortir du trou où la fatigue plonge le personnage. Parmi les actes de rupture, il y a ce qu'il appelle "l'acte de survie":
Se lancer dans une tentative, se lancer dans une espèce "d’acte pour rien" sans issue, survivre. Et là encore je prends des exemples dans le western.
Un des auteurs, je crois très important du néo western, à savoir Peckinpah est celui qui a poussé plus loin ce terme de la dégradation. Il nous donne la formule de la dégradation à l’américaine. "Ils n’ont aucune façade", ils ne croient plus à rien. "Ils ne leur restent plus aucune illusion, aussi représentent -ils l’aventure désintéressée. C’est ça la rupture, une aventure désintéressée, ou bien on s’écroule dans l’alcool ou bien on fait une aventure de survivance : "ils représentent l’aventure désintéressée, celle dont on tire aucun profit sinon la pure satisfaction de vivre encore" - elle est belle cette phrase - "sinon la pure satisfaction de vivre encore".
Ce cours est super, en fait. On peut tout citer:
Chaque année sort un film à grand succès de grande qualité qui est le film américain de l’année et qui consiste toujours à confronter un ou des personnages à l’exigence américaine: seras tu capable oh personnage à vocation (je parle au personnage) seras-tu capable oh personnage ! en fonction des variations de la situation que l’image va montrer, de monter les habitus par lesquels tu répondras à la situation et tu sauras la transformer ?
Il parle alors du cinéma de Kazan, de Forman, en disant que ce sont eux qui font le film américain par excellence:
A quelque prix que se soit, je, c’est-à-dire mon héros, va être capable de monter l’habitus qu’il faut pour la situation.
A chaque fois il monte l’habitus pour surmonter les difficultés donc il se montre digne d’arriver en Amérique. Digne digne, à quel prix ? parfois ça frôle la lâcheté, parfois ça frôle le gigolo - je trouve pas le mot enfin, le fait de vivre d’une femme - tantôt ça frôle l’assassinat, tantôt ça frôle la délation.

Ca sera tantôt l’Amérique telle qu’on la rêve. Ou bien alors si c’est pas l’Amérique de nos rêves, ça sera l’Amerique telle qu’elle a déçue les migrants mais là aussi il faut s’y faire, il faut faire avec, faut monter l’habitus qui va faire comprendre au héros que l’Amérique c’est ça aussi et que ça reste quand même le plus beau des pays.
Il s'appuie sur "America America", en disant que tous les ans, un cinéaste refait ce film de Kazan, et que c'est le film américain de l'année.
Je suis pas sûr, quand même, qu'on sorte de "Cutter's way" en se disant que l'Amérique c'est "le plus beau des pays".
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Re: Cutter's way (Ivan Passer, 1981)

Message par Invité le Lun 30 Juin 2014 - 20:20

Salut Eyquem,

Bizarre, en effet, cette bande-annonce. D'accord avec Breaker: elle n'a pour moi rien à voir avec le film. Ce montage mensonger essaie semble-t-il de nous vendre en effet je ne sais quel "thriller paranoïaque", tout en trépidations. Alors que le film avance avec une grande lenteur, piétinante même, par des sentiers improbables, vers une issue aussi sèche que précipitée. Ce qui en fait toute la force.
Y a tromperie éhontée sur la marchandise, là.

Faut que je revoie le film, ça fait déjà quelques années...

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Re: Cutter's way (Ivan Passer, 1981)

Message par Eyquem le Lun 30 Juin 2014 - 20:45

Rhôo, mais vous êtes jamais contents: c'était seulement pour que vous compariez la qualité des images après restauration.
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Re: Cutter's way (Ivan Passer, 1981)

Message par Invité le Lun 30 Juin 2014 - 20:50

Ah oui! Euh... ça a l'air impec de ce côté là. Faut dire que sur mon dvd l'image est tellement poussiéreuse que j'ai fini par me persuader que c'était un film qui avait effectivement lieu en pleine poussière.  Very Happy 

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Re: Cutter's way (Ivan Passer, 1981)

Message par Invité le Mar 1 Juil 2014 - 12:46

Eyquem a écrit:... C’est ça la rupture, une aventure désintéressée, ou bien on s’écroule dans l’alcool ou bien on fait une aventure de survivance : "ils représentent l’aventure désintéressée, celle dont on tire aucun profit sinon la pure satisfaction de vivre encore" - elle est belle cette phrase - "sinon la pure satisfaction de vivre encore".

merci pour ce cours de Deleuze!
autre film qui donnerait un bon exemple d'acte de rupture, ou d'acte pour rien sans issue, c'est Two-Lane Blacktop de Monte Hellman, un film qui m'a autant marqué que Cutter's way, et qui me paraît être de ces grands films sur la fêlure ou l'Instinct de mort silencieux.
Il y a cette fameuse séquence où Warren Oates raconte ses malheurs, et James Taylor lui répond qu'il ne veut pas (ou plus) entendre ça...


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