Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu pour avoir un "critique" comme Emmanuel Burdeau?

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Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu pour avoir un "critique" comme Emmanuel Burdeau?

Message par Borges le Jeu 15 Mai 2014 - 17:32

« Qu'est-ce qu'on a fait au  bon Dieu ? » : le clavier bien tempéré du racisme

Par Emmanuel Burdeau

Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? fait un  carton en salle : cinq millions d'entrées en trois  semaines. Christian Clavier et Chantal Lauby y sont un couple de bourgeois cathos gaullistes dont les quatre filles épousent respectivement un Juif, un Arabe musulman, un Chinois et un  Noir. Un film dont le seul propos est de dire  que la France doit assumer son racisme en  plein jour.

Même ceux qui ne l’ont pas vu savent que Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? (sorti mercredi 16  avril) narre les déboires de Claude et Marie Verneuil, couple de bourgeois catholiques  gaullistes installé à Chinon, dont les quatre filles épousent respectivement Rachid, David, Chao et Charles. Le premier est un Arabe musulman, le deuxième de confession juive, le troisième  d’origine chinoise et le quatrième ivoirien. Mais seuls – façon de parler – ceux qui ont vu Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? savent que le film ne raconte pas autre chose, qu’aucun enjeu  dramatique de quelconque importance ne vient distraire de l’enjeu principal. Lequel est le racisme. Ou comment Claude et Marie vont  progressivement remiser leurs réticences, voire leur dégoût, pour accepter les quatre jeunes hommes au sein de leur famille.

Chauveron, le réalisateur, cite Les Aventures de Rabbi Jacob (1973) au détour d'une réplique, illustre prédécesseur en la matière, vu en son  temps par plus de 7 millions de spectateurs.  Gérard Oury et Danièle Thompson avaient pourtant pris soin d’envelopper leur vague plaidoyer contre l’antisémitisme et l’intolérance dans une – bien grossière – histoire de terrorisme  international et de traque policière autour d’un personnage de patron interprété par Louis de Funès. Rien de cela ici : il n’est question que de racisme, dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, et le suspense organisé autour de la tenue du quatrième mariage, celui de la cadette Laure avec l’Ivoirien Charles, n’est là que pour résumer et exacerber les soucis causés par les trois  premiers.

Il ne fait de mystère pour personne que la comédie populaire française est aujourd’hui dans un tel état de délabrement que beaucoup murmurent que l’on ne pourra pas toujours continuer de tourner des bouffonneries qui ne ressemblent à rien, pas même à un téléfilm moyen, pour une vingtaine de millions d’euros dont une moitié passe à rémunérer une brochette de stars indifférentes. Dans un tel contexte, qui fait régulièrement se demander ce qu’ont les  comédies américaines que les nôtres n’ont pas, on peut presque entendre pousser un ouf de soulagement transformé en cri de joie, dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?

Voilà en effet un film qui semble dire qu’il ne voit vraiment pas pourquoi il faudrait se priver de s’amuser du racisme, et de ne s’amuser que de lui pendant une heure et demie, en un temps où la comédie française ne fait plus rire, et de moins en moins recette. Pourquoi laisserait-on passer une telle aubaine ? Les clichés racistes ont beau reposer sur des particularismes, ils sont aussi une langue que chacun peut comprendre et même parler, un répertoire inépuisable de gags plus ou moins tendres ou vachards. Et le racisme a beau être de tout temps, il traverse aujourd’hui la société française et le discours public d’une manière à la fois spécialement insidieuse et spécialement brutale.  

Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? repose sur ce postulat : il n’y a aucune raison de se cacher derrière son petit doigt et d’avoir peur de parler du racisme. Ce n’est pas un film qui dit que la France a raison d’être raciste ; ni un film qui dit que la France devrait tout faire pour ne plus l’être. C’est un film qui dit qu’avant toute chose, il faut que la France assume son racisme en plein jour. S’il peut formuler une telle proposition, c’est que celle-ci, venant d’une comédie, apparaît d’abord comme un énoncé comique, et seulement ensuite comme un énoncé politique digne d'être discuté. Et de fait, ça marche : on est bien obligé de reconnaître que le film de Philippe de Chauveron est supérieur en écriture et en drôlerie à l’ordinaire des comédies françaises actuelles.

Non loin du début, deux des gendres effraient leurs beaux-parents en leur offrant à des fins comiques une auto-caricature que ceux-ci ne comprennent pas : au lieu de rire, Claude et Marie se crispent. Une comédie établit toujours quelqu chose comme un partage du comique. En même temps qu’elle cherche à faire rire, elle déclare quels sont les sujets qui, selon elle, sont propres à faire circuler le rire dans la fiction. Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? affirme très vite, par la bouche de ceux-là mêmes dont la suite montrera combien ils en sont victimes, qu’il est bon et sain de rire avec le racisme. Non pas du racisme mais avec le racisme. La preuve, les Chinois et les Arabes sont les premiers à trouver ça marrant ! Hors toute question sociale. C’est évidemment là que commence à se faire un divorce entre contenu comique et contenu politique. Le point de croisement entre ces deux contenus existe toutefois. Il pourrait être la conviction, notamment défendue par un philosophe comme Slavoj Zizek, que les blagues racistes n'ont rien d'odieux, bien au contraire, en ceci que leur brutalité et leur franchise témoignent au moins de la volonté d’établir un rapport, fût-il rude, entre les membres de différentes communautés. Conviction aisément compréhensible : mieux vaut une sympathique bourrade que le silence, le mépris ou le coup de poing.

Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? cherche à parler du racisme de cette manière, comme représentation, écriture ou folklore – le mot a son importance dans un échange de répliques. Il est donc logique que l'anti-racisme y soit également cantonné au même registre. De là que David, Rachid et Chao aiment à se surnommer entre eux Jackie Chan et Arafat, Bruce Lee et Popeck, Kadhafi et Enrico Macias. Et de là encore que, lors d’un repas de famille agité, la belle-mère mette en avant son admiration de Louis de Funès pour preuve de sa bonne disposition à l’égard des Juifs. Lorsqu’il lui est rétorqué que de Funès n’était pas juif, Marie ne tique pas. Elle n'a, semble-t-il, qu'à répondre « Rabbi Jacob, quand même » pour donner raison à son propos : le cinéma, ici, prend effet de vérité.  

C’est là que voudrait camper Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, au lieu d’une confusion voulue souriante et même heureuse, non seulement entre le racisme et ses clichés, mais plus encore entre ces clichés tels qu’ils circulent dans la réalité et tels que la représentation les retranscrit et les transforme. Répondre « Rabbi Jacob, quand  même » pour certificat de non-antisémitisme, c’est confondre à dessein la vérité et l'art, le titre d’un film et le nom d’un de ses personnages. C'est  confondre l’acteur numéro un de la comédie populaire française – jusqu’à ce que Clavier,  précisément, ne le détrône – et la confusion mise en scène par un film, Les Aventures de Rabbi Jacob, dans lequel, rappelons-le, Victor Pivert est si bien pris pour un rabbin qu’en dernière instance, Rabbi Jacob, c’est lui. Philippe de Chauveron se délecte à l'évidence de la persistance des nominations racistes, de leurs approximations et de leurs raccourcis. Il s'en délecte tant que, lorsque Claude Verneuil et le père atrabilaire de son quatrième gendre débarquent comme deux furies dans une boulangerie pour faire avouer au patron qu’il continue bien d’appeler « Tête de Nègre » les boules meringuées présentées en vitrine, on se  prend un instant à vouloir qu’ils aient raison !

Ce point de croisement poursuivi entre politique et représentation, lequel est plus exactement un point de recouvrement des gravités de la première sous les outrances de la seconde, ne peut évidemment tenir toujours. Ou plutôt, il ne peut  tenir qu’à la condition de considérer le racisme comme une réalité en soi. Comme un problème pur de tout mélange avec les autres problèmes. Un problème qui ne serait pas un problème, autrement dit. Comme une chose s’exerçant identiquement à l’égard de tous les « autres », sans aucune sorte de différence de perception ni de traitement entre étrangers et Français issus de l’immigration. Comme si une forme d’universalité existait dans le regard porté sur tous ceux qui ne sont pas blancs : curieux paradoxe, auquel on pense sans cesse en voyant ce film.

Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? fait donc comme si le racisme pouvait être une question uniquement inter-relationnelle, débarrassée de tout enjeu social : les quatre gendres sont bien sous tous rapports, beaux et élégamment mis, et l’ombre d’un rapport de classe vient rarissimement ternir le tableau. Quand elle paraît, cette ombre est d’ailleurs dûment reléguée à l’arrière-plan : l’Arabe est non pas un dealer ou un voleur, par exemple, mais un avocat las de voir combien ses jeunes clients font peu d’efforts pour ne pas correspondre au cliché du lascar de banlieue (voir le gag récurrent sur le joint fumé à  la sortie du palais de justice).

La pureté, en outre, ne se limite pas à l’approche du racisme vu comme affaire isolée, n’engageant rien d’autre que des écarts de folklore. Elle loge  aussi, et c'est normal, dans la peinture du couple interprété par Christian Clavier et Chantal Lauby. C’est là, et seulement là, qu’il semble bien y avoir pour Philippe de Chauveron racisme et racisme. D’une part, il y a le racisme des Blancs-cathos-gaullistes, s’exerçant sans distinction ni méchanceté, par habitude, tradition pluriséculaire... Et d’autre part, il y a le racisme tel qu’il existe entre les diverses communautés. Celui-ci est dur, et la blague y tourne tôt à l’invective. Avant l’inévitable réconciliation finale, les gendres manqueront en effet de se foutre très méchamment sur la gueule.

Même si la question sociale est à peu près totalement occultée, il semble bien que Chao, Rachid et David soient conscients de devoir se battre les uns contre les autres pour avoir une place à la table du banquet organisé par la France des Verneuil. Sans doute est-ce sous cet éclairage qu’on peut voir l’étonnante scène au cours de laquelle, la main sur le cœur, les trois garçons entonnent la Marseillaise sous l’œil médusé puis humide de leur beau-père. Ce chant dont tout indique qu’il n’est pas le leur, Rachid, David et Chao le chantent à pleins poumons pour montrer patte blanche – c’est le cas de le dire –, prouver qu’ils peuvent être plus royalistes que le roi, plus gaullistes que Claude Verneuil, notaire à Chinon.

Inutile de chercher midi à quatorze heures : le progressisme de Qu’est-ce qu’on a bien fait au bon Dieu ? n’ira pas plus loin, passé la phase initiale de pantalonnade débridée, que ce festival de bonnes manières outrées offert en don et comme en dot à destination de celui qui reste l’hôte et maître des lieux, à savoir le petit Blanc catho, coincé, et de droite.  

Post-scriptum : Qu’est-ce qu’on fait a bon Dieu ? devrait approcher les 5 millions de spectateurs au terme de sa troisième semaine d’exploitation. C’est énorme. Il se pourrait même qu’au terme de sa carrière en salle, il avoisine les sommets auxquels s'élevèrent récemment Bienvenue chez les Ch’tis et Les Intouchables. Les entrées des Trois Sœurs du Yunnan, sorti le même mercredi 16  avril, devraient à la même date se situer autour de 25 000. 200 fois moins pour le film de Wang Bing que pour celui de Philippe de Chauveron, 200 fois moins pour Les Acacias que pour UGC : on pourra se faire une idée de la situation de l’exploitation en France en remarquant qu’un tel rapport, aujourd’hui, est signe que Les Trois Sœurs du Yunnan est un succès !
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