Abécédaire-cinéma de Gilles Deleuze

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Abécédaire-cinéma de Gilles Deleuze

Message par Invité le Ven 22 Nov 2013 - 16:49

Trois lettres pour l'instant...

M comme Marilyn la communauté des célibataires
Spoiler:



« Toute tristesse est l'effet d'un pouvoir sur moi », disait Deleuze dans son abécédaire(J comme Joie)... Comment Marilyn est séparée de sa puissance, en arrive à ces régressions, ça ferait un très bon film sur une part importante de sa vie... Elle fut internée pendant cinq jours après le tournage des Désaxés, en 61, un an avant sa mort. Marilyn raconte les brutalités de cet internement dans une lettre au Docteur Greenson, c'est effrayant ce qu'elle en dit. Elle ne dort pas, et pour rendre son insomnie constructive, elle lit la correspondance de Sigmund Freud(!). Sur la psychanalyse, elle fait aussi cette réponse à un journaliste : "J'ai une conscience très forte de la critique de moi-même... J'espère que dans l'avenir je serai capable de faire l'éloge de toutes les merveilles que la psychanalyse peut faire. Ce n'est pas mûr encore."
Marilyn est complètement gavée de psychanalyse, elle est piégée dans ce familialisme, Paula Strasberg la contrôle et en fait définitivement une loque.
C'est ce que raconte cette photo je crois, la plus schizo de Marilyn...


Dans Les désaxés, Marilyn est le médecin d'une Amérique malade, elle est une sorte de nouveau messianisme, elle exalte une morale de la vie où l'âme ne s'accomplit qu'en prenant la route, sans autre but, exposée à tous les contacts... "La fraternité c'est une affaire d'âmes originales", écrit Deleuze sur le Bartleby de Melville, "peut-être ne commence-t-elle qu'avec la mort du père ou de Dieu... Libérer l'homme de la fonction du père, faire naître le nouvel homme ou l'homme sans particularités, réunir l'original et l'humanité en constituant une société des frères comme nouvelle universalité... Si l'humanité peut être sauvée, et les originaux réconciliés, c'est seulement dans la dissolution, la décomposition de la fonction paternelle... C'est la communauté des célibataires selon Melville, entraînant ses membres dans un devenir illimité."







Marilyn/Roselyn absorbe toute la souffrance des personnages, toute leur rage, et elle les éclaire en même temps, elle ne les quitte jamais des yeux, les ramenant vers leur puissance d'être, dans une zone d'indétermination, sans référence à eux-mêmes, à leur familialisme, au manque, à la frustration, à la Loi, à la castration, toutes ces conneries qui ont conduit Marilyn à l'asile de fous après le tournage des Désaxés. Le film que lui a écrit Arthur Miller veut révéler à Marilyn qu'elle a véritablement fait la conquête d'une puissance d'être, mais comme Van Gogh qui fait la conquête de la couleur, c'est trop grand pour elle, Marilyn craque, elle est rattrapée par une ligne de destruction...

J'aime beaucoup cet extrait, où Guido part dans un délire : "je sais ni comment atterrir, ni comment aller à Dieu", il est pris dans une vitesse dangereuse:





Le "Hello Guido" de Marilyn me rappelle une lettre de Jean Vigo à Boris Kaufman : "je désirais tant vous voir! Certes, c'eut été en fin de compte pour bafouiller, mais aussi, nous nous serions serrés la main, et cela eut été net"




N comme t'as lu que dix pages de Nietzsche

Spoiler:

« Frère.

Mère. »

Flamme du ressentiment.

Quel est le mécanisme de cette "maladie"?

Dès les premiers plans de Tree of life où la femme est face à son mari, elle baisse loyalement la tête vers la voie de la grâce ;

typologie des forces, éthique des manières d'être correspondantes qui ont été énoncées dans le prologue:

« Les soeurs nous ont appris qu'il y avait deux voies : celle de la nature et celle de la grâce.

  A chacun de choisir.

  La grâce ne cherche pas son profit.

  Accepte d'être ignorée, oubliée, mal aimée. Accepte insultes et blessures.

  La nature ne cherche que son profit. Impose sa volonté. Aime à dominer. Pour agir à sa guise. Trouve des raisons de souffrir alors que le monde rayonne alentour et l'amour sourit en toute chose.

  Selon les soeurs, la voie de la grâce ne conduit jamais au malheur.

  Je te serai loyale. Quoi qu'il arrive.
»


Nous disposons ici de la méthode de dramatisation : "tu es méchant, donc je suis bon". Telle est la formule fondamentale de l'esclave, écrit Deleuze dans son essai sur Nietzsche.
Nous devinons ce que veut la créature du ressentiment : elle veut que les autres soient méchants, elle a besoin que les autres soient méchants pour pouvoir se sentir bonne. Tu es méchant, donc je suis bon : telle est la formule fondamentale de l'esclave, elle traduit l'essentiel du ressentiment du point de vue typologique.



Voici sur quoi repose le paralogisme du ressentiment : la fiction d'une force séparée de ce qu'elle peut. C'est grâce à cette fiction que les forces réactives triomphent. Il ne leur suffit pas, en effet, de se dérober à l'activité ; il faut encore qu'elles renversent le rapport des forces, qu'elles s'opposent aux forces actives et se représentent comme supérieures.

La fiction d'une force séparée de ce qu'elle peut : Les soeurs nous ont appris qu'il y avait deux voies, celle de la nature et celle de la grâce.

"Tu es méchant, donc je suis bon."

Le négatif passe dans les prémisses, le positif est conçu comme une conclusion, conclusion de prémisses négatives. C'est le négatif qui contient l'essentiel, et le positif n'existe que par la négation.

À l'esclave, il faut les prémisses de la réaction et de la négation, du ressentiment et du nihilisme, pour obtenir une conclusion apparemment positive.

"Tu es méchant, donc je suis bon." Dans cette formule, c'est l'esclave qui parle. On ne niera pas que là encore des valeurs ne soient créées. Mais quelles valeurs bizarres! On commence par poser l'autre en méchant... Quelle étrangeté dans la manière de créer ces valeurs! On les crée non pas en agissant, mais en se retenant d'agir :

  « La grâce ne cherche pas son profit.

  Accepte d'être ignorée, oubliée, mal aimée. Accepte insultes et blessures.
»


Comment les forces réactives produisent-elles cette fiction? Quel est "l'artiste" du ressentiment?

C'est dans cette fiction, par cette fiction, que les forces réactives se représentent comme supérieures.

Encore fallait-il que le ressentiment devînt "génie". Encore fallait-il un artiste en fiction capable d'opérer le renversement.



Celui qui met en forme le ressentiment, celui qui mène l'accusation et poursuit toujours plus loin l'entreprise de vengeance, celui qui ose le renversement des valeurs, c'est le prêtre. C'est lui, maître en dialectique, qui donne à l'esclave l'idée du syllogisme réactif. C'est lui qui forge les prémisses négatives... Sans lui, jamais l'esclave n'aurait su s'élever au-dessus de l'état brut du ressentiment. Dès lors, pour apprécier correctement l'intervention du prêtre, il faut voir de quelle manière il est complice des forces réactives, mais seulement complice et ne se confondant pas avec elles. Il assure le triomphe des forces réactives, il a besoin de ce triomphe, mais il poursuit un but qui ne se confond pas avec le leur. Sa volonté est volonté de puissance, sa volonté de puissance est nihilisme.

Ce double jeu donne au prêtre une profondeur, une ambivalence inégalées : "Il prend parti, librement, par une profonde intelligence de conservation, pour tous les instincts de décadence, non qu'il soit dominé par eux, mais il a deviné en eux une puissance qui pouvait le faire aboutir contre le monde."


Développement de la mauvaise conscience. L'immonde usine.



Qui invente et veut le sens interne de la douleur?

Il faut l'intervention du prêtre, c'est lui qui préside à l'intériorisation de la douleur. C'est lui, prêtre-médecin, qui guérit la douleur en infectant la blessure. C'est lui, prêtre-artiste, qui amène la mauvaise conscience à sa forme supérieure.



Le ressentiment disait "c'est ta faute", la mauvaise conscience dit "c'est ma faute". Mais précisément le ressentiment ne s'apaise pas tant que sa contagion n'est pas répandue. Son but est que toute la vie devienne réactive... Il ne lui suffit pas d'accuser, il faut que l'accusé se sente coupable... C'est ma faute, c'est ma faute, jusqu'à ce que le monde entier reprenne ce refrain désolé, jusqu'à ce que tout ce qui est actif dans la vie développe ce même sentiment de culpabilité. Et il n'y a pas d'autres conditions pour la puissance du prêtre : par nature, le prêtre est celui qui se rend maître de ceux qui souffrent. Dieu pardonne à quiconque fait pénitence, en langage clair : à quiconque s'asservit au prêtre



Le nihilisme considère le devenir comme quelque chose qui doit expier, et qui doit être résorbé dans l'Être ; le multiple comme quelque chose d'injuste, qui doit être jugé, et résorbé dans l'Un. Le devenir et le multiple sont coupables, tel est le premier mot, et le dernier, du nihilisme.



Z comme liaison dans des Zones de rupture
Spoiler:

Un film qui pourrait illustrer l'énoncé de juxtaposition et disjonction dans la philosophie de Deleuze, en ce moment sur Arte : http://www.arte.tv/guide/fr/044380-001/a-l-assaut-de-la-montagne



L'histoire de "A l'assaut de la montagne" :

Au tout début du film, après quelques plans magnifiques des montagnes, un homme explique à une femme qu'il va la prendre d'assaut, la montagne, et puis qu'il se sentirait moins seul si la fille l'accompagnait. Il lui dit : "venez me rejoindre à cette hauteur de la montagne, il y a un refuge, et vous n'avez que 7 heures de marche..."
Et la fille, toute sautillante, est ok.



Le film est vraiment très beau, et la marche des deux alpinistes est minutieuse, dangereuse... Il y a une superbe descente en rappel, à environ 22 minutes(acte 2)... c'est le gros coup de force du film, comment le mec assure sa sécurité pour descendre dans cette gigantesque crevasse... Le gars, plein de malice, fait un rond dans la neige et entoure sa corde autour, et ensuite, hop-hop-hop, il descend dans la crevasse, jambes tendues contre la paroi, en chantonnant l'hymne à la joie...

en deux captures d'images, la situation donne ça :






Peut-être, film un peu stupide par moments, mais très beau, et un danger bien réel à tourner dans des zones de rupture(crevasses, neige qui se casse la gueule...). D'ailleurs, c'est le grand thème du film, une histoire entre deux êtres qui se lient dans des zones de rupture.



Sinon, pour les cinéphiles, sachez que Arnold Fanck et Nicolas Hulot ont adopté une fille... l'ont appelé "Eva".
Si, si.
Eva Fanck-Hulot.



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Re: Abécédaire-cinéma de Gilles Deleuze

Message par Invité le Ven 22 Nov 2013 - 18:56

superbe, magnifique.

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