My childhood / My ain folk / My way home (Bill Douglas)

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My childhood / My ain folk / My way home (Bill Douglas)

Message par Eyquem le Mar 13 Aoû 2013 - 18:03




Une très grande émotion. Pourtant, sur le moment, je n’étais pas ému. Ca fait partie des films qui ont besoin d’une nuit de sommeil pour apparaître. Des films du lendemain, des films d’après, qui commencent seulement à naître quand on sort de la salle. J’ai le cœur serré quand j’y repense alors qu’en le voyant, j’étais seulement assommé par l’incroyable dureté de la vie racontée (l’enfance de Bill Douglas, ou plutôt une absence d’enfance, une enfance privée de ce qu’on appelle l’enfance par un dénuement affectif, matériel presque complet). Dureté à quoi s’ajoute la densité des images, du récit : trois petits films qui, vus l’un après l’autre, ne font pas trois heures, et où Douglas ne conserve que l’essentiel, le noyau dur de son enfance ("Douglas includes only those moments that people remember forever" dit une critique, et c’est vrai). Il y a quelque chose de proprement asphyxiant dans ces films ; pas d’air, ni dans l’histoire, ni dans les images, quelque chose d’irrespirable qui empêche l'émotion de se développer pendant la projection. Elle ne peut venir qu’après.

J’ai vu les trois films à la suite. C’est comme ça qu’il faut les voir, je pense, à cause de l’opération magique qui s’accomplit je ne sais comment : pris un par un, ce sont des films ultra-resserrés, très courts et très denses, et pourtant au bout des 3 heures, on est saisi par l’ampleur, le souffle qui fait totalement décoller l’ensemble.

L’idée générale du film, à mon avis, c’est : comment on passe de l’immobilité au mouvement ? Comment mettre en mouvement ce qui est immobile, pétrifié ? Tout le film est dominé par un imaginaire minéral : ça commence en Ecosse, dans les mines de charbon, et ça se termine en Egypte, au milieu du désert et des pyramides. Partout des pierres. Partout des êtres déjà momifiés de leur vivant (voir notamment la dernière scène avec la grand-mère, entourée de bandelettes, toute seule dans sa maison). Le petit gars lui-même dont le film retrace l’histoire (Jamie), par bien des aspects, tient plus du caillou que de l’enfant : ce que la trilogie raconte, c’est comment ce caillou vient à la vie ; comment ce qui est pierre peut s’animer. On se fait l’idée que dans un récit d’enfance, habituellement, il s’agit de conserver le passé, de garder ce que le temps efface, de sauver ce qui va être perdu. Ce n’est pas le propos ici : il ne s’agit pas de "lutter contre le temps qui passe" (disons ça comme ça) mais tout au contraire, de le faire advenir, de mettre le temps en marche. C’est comme si Jamie était mort-né ; tout est mort autour de lui, tout est statique, clos, fermé sur lui-même. Un véritable tombeau, que le film construit plan par plan, pierre par pierre. C’est à la fin seulement qu’il naît, parce qu’un ami l’initie au jeu, à la lecture, à la joie d’être simplement vivant (c’est l’un des jeux qu’on voit dans "My way home" : l’ami pousse Jamie à réagir, à lui courir après, et s’exclame : "Ah mais si, tu es vivant, en fait !")

J’ai pas tout lu sur Bill Douglas, loin de là, mais ce qui revient, très souvent dans les articles, c’est l’idée que son cinéma est "influencé" par le cinéma muet (le modèle du "Kid" de Chaplin par exemple ; pas mal d’éléments peuvent justifier la comparaison avec le muet : le noir et blanc, le format carré, la caméra fixe, la rareté des dialogues, etc). Je pense pas que la coupure intéressante, ce soit entre cinéma muet/ cinéma parlant. Ce qui est plus intéressant pour saisir le film, c’est plutôt la coupure entre le cinéma et ce qui le précède : la préhistoire du cinéma, les lanternes magiques, les animations de Marey... Dans ses projets non réalisés, Bill Douglas avait une bio de Muybridge, "Flying Horse" ; apparemment, il a collectionné toute sa vie les livres et les objets qui se rattachent à cette préhistoire. C’est plus intéressant à mon avis, parce que la question du pré-cinéma, c’est ce qui me paraît le sujet de la trilogie : comment animer ce qui est fixe. C’est un problème de cinéma (faire apparaître une image en mouvement à partir d’images fixes ; ressusciter le passé d’un enfant, d’une cité, d’un milieu, à partir de quelques souvenirs personnels ultra-précis ; composer une histoire à partir de fragments disjoints les uns des autres) et c’est un problème vital dans le film (comment commencer à vivre quand vous êtes comme mort-né ; comment trouver une issue, une échappée hors du tombeau des souvenirs où votre enfance s’est pétrifiée, fermée à la vie).
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