LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Invité le Jeu 27 Sep 2012 - 17:36

Ce sont des étudiantes HEC dans le film?

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Invité le Jeu 27 Sep 2012 - 17:43

Oui. Hec ou études de gestion, commerce, coaching, direction & ressources humaines. Certainement pas du côté de "comptables" lambda, donc.

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Invité le Jeu 27 Sep 2012 - 17:54

Je suis déçu, cela n'a rien à voir avec du féminisme
Faut savoir se vendre pour être riche.

Hier je me suis retrouvé par hasard dans un compartiment d'étudiantes de première candi dans un train en route vers Louvain la Neuve à 22H au moment du bizutage ("baptême" en Belgique, une sorte d'Oktoberfest qui dure de 2 mois à 1 an où les plus de 19 ans sont exclus -dans un système universitaire où il y a relativement peu de bourses, d'où homogénéité sociale petite-bourgeoise-, organisée par des chefs de confréries étudiantes que l'on sent dans le meilleur des cas futurs anthropologues spécialisés dans les rituels d'initiation Yoruba et le pire des cas futurs "chefs jeunes du MR Woluwe, 7ème de liste aux communales", "chefs jeunesse du PS Waterloo"), discutant de leur vécu personnel par rapport au risque de cystite dans les toilettes publiques (et d'autres conneries que j'ai oubliées). Je crois que je n'ai pas besoin du film de Letourneur, étant donné que le contenu doit être le même, ces étudiantes en infirmerie et communication sont probablement plus sympathiques qu'en HEC et que le trajet en train durait la durée du film?


Dernière édition par Tony le Mort le Jeu 27 Sep 2012 - 18:15, édité 1 fois

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Invité le Jeu 27 Sep 2012 - 18:08

la vie au ranch est un des films les plus novateurs et intéressants vus en france ces derniers temps.
dans les cahiers elle disait vouloir changer d'orientation mais j'ai oublié quoi Very Happy

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par balthazar claes le Jeu 27 Sep 2012 - 20:35

Hello Jerzy,

Mes excuses à Christine et Julie.

Je suis d'accord avec ta description du milieu social, et d'accord aussi pour rappeler qu'il n'y a dans ces beuveries estudiantines qu'un phénomène banal renvoyant à un triste rituel de reproduction sociale.


L'idée qui hante ce monde estudiantin allemand, tantôt plus tantôt moins, c'est qu'il faut profiter de sa jeunesse. Il était impossible que cette période, toute irrationnelle, où l'on attend fonction et mariage, ne donnât point naissance à un quelconque contenu, lequel ne pouvait ressortir qu'au domaine du jeu, du pseudo-romantisme, du passe-temps. C'est un terrible stigmate sur la fameuse gaieté des chants qui accompagnent les beuveries collectives, sur la nouvelle splendeur de les vie des corporations estudiantines. C'est la peur de l'avenir et, en même temps, façon de pactiser, le cœur léger, avec l'inévitable philistinisme que l'on envisage volontiers pour le temps où l'on sera soi-même un « ancien ». Ayant vendu son âme à la bourgeoisie, métier et mariage compris, on s'accroche fermement à ces quelques années de franchises bourgeoises. L'échange se conclut au nom de la jeunesse. Ouvertement ou en secret, à la taverne ou dans le fracas des discours qui ponctuent les rassemblements, naît une ivresse chèrement payée et qu'on refuse de voir troublée. Cette conscience d'une jeunesse gâchée et d'une vieillesse troublée a soif d'apaisement ; sur cet écueil ont finalement échoué tous les efforts pour donner âme à la vie estudiantine. Mais, de même que cette forme de vie se moque de toute donné réel et subit le châtiment de toutes les puissances spirituelles et naturelles, celui de la science par la voix de l'Etat, celui de l'eros par celle de la putain, elle subit aussi le châtiment impitoyable de la nature. Car les étudiants ne sont point la jeune génération, ils sont ceux qui vieillissent. Lorsqu'on a perdu ses jeunes années dans les écoles allemandes et que l'étude enfin semblait vous ouvrir une vie juvénile qui vous fut refusée d'année en année, pour reconnaître l'âge que l'on a il faut une héroïque décision. Et cependant il s'agit bien pour eux de reconnaître qu'ils doivent être des créateurs, par conséquent des isolés et des vieillissants, que déjà vit une plus riche génération d'adolescents et d'enfants auxquels ils ne peuvent se consacrer qu'à titre d'enseignants. Or, de tous les sentiments, celui-là leur est le plus étranger. Et c'est justement pourquoi ils ne se retrouvent point dans leur existence et ne sont en rien préparés, dès le départ, à vivre avec des enfants – c'est-à-dire à enseigner, car d'aucune façon ils n'ont su s'élever jusqu'à l'univers de la solitude. Incapables de reconnaître l'âge qu'ils ont, ils traînent dans l'oisiveté. Pour être à même de créer, il faut reconnaître sa propre nostalgie d'une belle enfance et d'une digne jeunesse. Sans la déploration d'une grandeur manquée, on ne peut attendre aucun renouvellement de sa vie. C'est à la crainte de la solitude, à la peur de se donner, que tient leur licence érotique. Ils se mesurent à l'étalon de leurs pères, non de leurs successeurs, et sauvent le faux-semblant de leur jeunesse. Leur amitié est sans grandeur, sans solitude.

(…) Faute de courage, la vie des étudiants est fort éloignée d'une telle prise de conscience. Mais il n'est forme de vie ni rythme correspondant pour qui ne procède des préceptes déterminants pour toute vie créatrice. Aussi longtemps que les étudiants se refuseront à cette vie, leur existence sera châtiée par la laideur, et même le plus insensible sentira dans son cœur la morsure du désespoir.

Walter Benjamin, La vie des étudiants



Ce qu'écrit WB ferait une bonne description du film, pour autant que je comprenne. La laideur de cet univers estudiantin est clairement assumée par le film : ce qui est montré c'est le vacarme, l'ineptie, la vaine débauche, la crasse et le désordre, le manque de projet et le manque de sens. Ce qui reste de vitalité et d'espoir n'en rayonne peut-être que davantage. Le punk n'y est certes que d'attitude ou de vernis, à l'aune du refoulement complet de la question politique. Ce qui est bien justement, c'est la précision, la lucidité, l'exactitude du film à ce sujet. C'est pourquoi ce que tu mets dans la case d'un jeu sur l'indifférenciation des sexes peut être pesé en fonction de cette lucidité. Et ce rituel de transition vers la maturité, de par sa violence aveugle et son piétinement vain, est tout de même un peu poignant, comme est poignante toute jeunesse gâchée.


Par exemple, Pam ne fait pas HEC mais est en « lettres et arts », filière suicidaire s'il en est (mais pour les bourges, certes), dont sortent assez peu de winners. C'est elle qui joue le rôle de la future cinéaste, laquelle ne fait qu'évoquer ses propres souvenirs d'étudiante. C'est par elle que le groupe de copines commence à se fissurer. C'est dire si elle n'est pas si conne que ça : à peu près aussi lucide que la cinéaste qu'elle deviendra. On nous montre un groupe de filles, étudiantes moyennes occupées à gâcher leur temps. Bien sûr, ce n'est ni tonique ni joyeux en soi. Tout de même leur prodigieuse énergie destructrice et vociférante tient à leur union, à leur fusion, un peu sur le modèle de la meute. Sans doute leur amitié est-elle « sans grandeur », à l'exception de celle liant les deux filles les plus excentriques de la bande, Pam et Lola. Leur lien est d'ordre physique, corporel. C'est une communauté de corps (à l'intérieur d'une classe donnée, certes).

Le fait que les jeunes filles disposent entre elles d'une liberté qui est précisément d'échapper à l'aliénation masculine et au regard masculin n'est pas une découverte, bien sûr. Ce n'est toutefois pas si souvent montré. Les films de bandes de copines solidaires ne manquent pas, mais leur thématique est souvent balisée par une solidarité visant avant tout à assurer à chacune la possession d'un mâle ad hoc. Ici nul mâle qui en vaille la peine, ce qui déjà est marrant et un peu rare. Vers la fin, quand on voit Lola, touchée par la désunion de sa petite bande, tenter de rappeler son ex-jules (« Salut Cricri, ben écoute c'est Lolo »), on comprend qu'elle est contrainte de quitter l'univers de sa bande de copines pour entrer sans grand enthousiasme dans celui des relations sentimentales. Bref elles sont bien contentes de se passer des mecs. Ceux-ci brillent par leur absence ou leur manque d'incarnation. Ils ne sont pas le sujet.

Pam décide de déménager, de fuir le ranch, dès que Manon, la plus « normalisée » de la bande, commence à sortir avec le chanteur. C'est peut-être une banale jalousie ; c'est aussi le pressentiment qu'elle ne pourra plus être le centre du groupe, et que celui-ci n'existera plus d'ailleurs, une fois qu'il sera ouvert pour de bon aux mecs possibles et aux objectifs de la vie adulte bourgeoise. Et qu'elle ne pourra plus compter sur ses copines pour maintenir son illusion de liberté. La bande de copines fonctionne ainsi à la fois comme temple de l'abrutissement immature et comme sas provisoire de protection de la contrainte phallocratique. Une fois à Berlin, Pam s'est peut-être mise un peu plus sérieusement à l'art mais elle ne vocifère plus et se tient bien, elle a intériorisé les règles du bon goût en matière de comportement féminin.

Mais enfin, je tends à reconstruire le film plutôt qu'à l'approfondir. Peut-être en effet est-il simplement cruel, caustique et sans joie. Peut-être n'y a-t-il que le portrait acide mais amical d'une bande de filles, qu'on pourrait remplacer sans perte significative par une bande de mecs. Il faudrait aller plus loin dans l'analyse de leur comportement. Je ne fais que supposer qu'une fille qui filme des filles sans se préoccuper d'autre chose tend à dégager d'emblée des perspectives inhabituelles.

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Largo le Ven 28 Sep 2012 - 0:07

Également comme ces interminables bacchantes "after hours" des cadres commerciaux aliénés, au Japon par exemple, où l'on se défoule très "punkement", y compris sur la figure du Boss. Moments d'anarchie prévus, planifiés, organisés par l'entreprise elle-même, comme espace-temps "détente" autorisant une bonne efficacité et un bon investissement du cadre dans l'espace-temps "travail".

cf. la scène de la rave dans La Question Humaine What a Face

(intéressante discussion sur ce film qui m'avait franchement rebuté à sa sortie)
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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par balthazar claes le Ven 28 Sep 2012 - 10:03

Un procédé stylistique spécifique au film, c'est la mise au premier plan de la cacophonie. SL disait que sa méthode a consisté à mettre au moins deux actions dans chaque plan, ce qui fait qu'il faut voir le film deux fois pour avoir le temps de tout remarquer.

A propos de « féminisme » on pourrait dire que si selon Shakespeare on séduit les femmes par l'oreille, alors cette cacophonie dégage une zone hors-séduction. Elles beuglent pour ne rien entendre d'autre que leurs propres voix, tout comme Lola ne veut même pas savoir le nom du garçon allemand qu'elle souhaite pourtant, selon elle, tant revoir. Cela revient à ce que disait Borges sur le fait qu'elles mettent celui qui les écoute à distance. « Elles nous imposent une langue, idéale en un sens » : cette langue idéale fait penser à Rohmer et à ses bourgeoises discoureuses. Paroles qui empiètent les unes sur les autres, qui font du bruit de manière à assurer un silence assourdissant : mais le film qui fait le portrait de ce vacarme témoigne quant à lui d'une attention extrême portée à la moindre parole, au moindre geste de ses personnages. Ce serait comme un film muet, à la limite. Rohmer aussi disait qu'il faisait des films muets. Mais si c'est du Rohmer, alors sûrement on est loin de quoi que ce soit de contestataire.

Ces étudiants se parlent dessus, tout comme ils ne cessent de s'agglutiner, de former des tas de corps, de s'asseoir les uns sur les autres, de se vautrer les uns contre les autres. Etat d'indifférenciation et d'immaturité, incontinence verbale, régression. Cette cacophonie est aussi une concurrence sauvage pour capter l'attention du groupe et se sentir ainsi davantage exister. Il y a une lutte pour être au premier plan, être populaire ; lorsque Pam se rend compte que malgré ses bouffonneries elle ne peut plus retenir l'attention générale, elle préfère quitter le ranch.

Lorsque la fille la moins loquace du groupe essaie de prendre la parole pour évoquer sa vie sentimentale (sa propre solidité semble la mener toujours vers des garçons peu sûrs d'eux, auprès desquels elle joue un rôle d'infirmière), le groupe essaie d'empêcher par le boucan et la raillerie cette brève tentative d'analyse. La réflexivité est bannie au nom d'un spontanéisme de façade. Quand Manon invite la bande à la campagne, Pam se sent mal à l'aise, ne sait pas dire pourquoi et boude. Manon réagit avec feu en disant qu'elle ne veut en aucun cas ne serait-ce que prêter un soupçon d'attention au silence de Pam. Elle ne veut surtout pas chercher à comprendre. C'est con et émouvant, car c'est ainsi que le groupe fonctionne, sur un refus inconditionnel de l'altérité et du dialogue, mais non pas de l'affection. C'est la règle à laquelle le groupe s'est soumis, et qui suppose que la loyauté, l'empathie, tous les non-dits, doivent faire l'objet d'une confiance préalable et en quelque sorte fanatique. Foi en la réalité, en l'unité du ranch, vouée à voler en éclats à la fin de l'année universitaire.


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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par balthazar claes le Lun 1 Oct 2012 - 12:28

Tony le Mort a écrit:
balthazar claes a écrit: Ce qui lui arrive se résume alors à une espèce de dépression floue et poétique, un dégoût du réel en général, avec lequel elle se voit contrainte de passer de ternes compromis.




Pas vraiment, le film est assez explicite sur l'avortement par exemple. Ce n'est pas une coupure océanique
La phrase qui m'a marqué c'est quand elle résume sa vie de couple et leur sexualité à "...tu m'as montré ce que tu savais faire, rien de plus...."
Ce qui est beau, c'est qu'au début, elle revient d'une longue absence, sans que l'on sache d'où...(peut-être un écho à un voyage aux USA que l'actrice Rachel Kesterber, qui l'a mis en présence du féminisme).

Il y a une interview intéressante d'elle:

http://www.kinok.com/index.php?option=com_content&view=article&id=392&Itemid=83

je serais curieux de voir son film "la Chambre Obscure".

Sinon je pense pas que la problématique de Moullet et Antonietta Pizzorna (aussi réalisatrice au même titre que Moullet ) soit un monde sans homme. Il y a une scène assez précise sur une réunion de femmes où quelque chose d'absurde ce passe sans que l'on sache quoi et l'actrice part, un malaise devant l’homogénéité du groupe (Moullet et Pizzorna me paraissent lucides sur le fait que le verbalisme idéologique n'est à lui seul le support d'aucune relation, d'aucun partage réel, et qu'une politique émancipatrice ne fonctionne pas par soustraction. Je pense que cela ressort dans le côté finalement "centrisme républicain" de Kesterber quand elle exprime directement sur la politique dans l'interview)


Salut,

mais elle va tout à fait dans le sens de mon impression sur le film cette interview ! Elle présente Moullet comme un manipulateur macho et égocentrique, qui aime beaucoup se moquer de son actrice, lui a causé une chute de 40 mètres et met son nom au-dessus d'une mule dans le générique de Billy the kid, qui piège délibérément sa femme et son actrice et s'intéresse exclusivement à sa vision fantasmée de la question dans Anatomie.


Quand je suis arrivée devant ce talus, ça remontait un peu et il y avait des herbes. Et Luc m’a dit « Penche-toi, penche-toi davantage »,  et j’ai fait une première prise et il me l’a fait recommencer. Je ne sais pour quelle raison. Et là, je ne m’étais pas suffisamment penché apparemment. Donc, je me suis penchée plus en avant et j’ai découvert que je ne pouvais pas me retenir puisque j’étais filmée. Je ne sais pas si tu vois la situation d’un acteur qui sait qu’il est filmé et qui ne sait pas où est la limite dans le cadre où il est filmé…
C’est invraisemblable, cette histoire !
Je n’avais pas le bord du cadre. En plus Luc et Gonnet étaient sur le piton rocheux au-dessus, je ne pouvais pas les voir.
Et alors  tu es tombée dans le vide ?
Difficile de me retenir, puisque j’étais filmée et que j’avais les yeux fermés. J’étais persuadé qu’il y avait un petit chemin en dessous.  Je ne savais pas ce qu’il y avait en dessous. Je le découvrais au fur et à mesure.
« Au fur et mesure », me semble pas tout à fait juste, c’est-à-dire, pendant la chute !
Oui, pendant la chute. Oui, parce que je n’osais pas ouvrir les yeux. C’était vertical, mais il y avait des corniches, donc  il y avait des pierres aussi qui me sont tombées sur la tête. Tu rebondis… et après tu perds connaissance.
C’était  une chute de... ?
...quarante mètres, au moins. À un moment, il m’a dit soixante mètres. Il faut le vérifier. En tout cas, je suis tombée dans un tas d’ordures, il y avait beaucoup de bouteilles.  Je me  suis quand même fait une entaille et c’était à deux doigts que l’artère du fémur soit sectionnée d’après le chirurgien.
Tu l’as échappée belle. Tu étais dans quel hôpital ?
À l’hôpital de Digne.  J’ai perdu  connaissance et la mémoire pendant deux jours. Il a fallu aller me chercher en bas sur une civière.  Luc croyait que j’étais morte. Il disait, « Je pars en Argentine… je pars en Argentine ! ». Il a eu forcément très peur. Il savait qu’il n’était pas assuré.  J’étais soufflée de ce qui m’était arrivé. En fait, j’étais en train de faire un film de fiction et je suis tombée dans une situation plus invraisemblable que ce film. En plus, c’est terrible, c’est comme si tu perdais l’espoir dans l’humanité entière parce que tu te dis…
Parce que tu avais une confiance en lui.
J’avais confiance en lui et je n’en revenais pas. Par définition, un acteur a confiance dans son metteur-en-scène. Et puis, pendant la chute, l’étrange c’est qu’un film vu quelques semaines avant s’est déclenché, Les Fiancées en folie (1925) de Buster Keaton. Sans doute à cause des pierres, je ne sais pas. Enfin, voilà, toujours est-il que pour moi c’était très grave.

(...)

En revoyant le film l’autre soir, j’ai remarqué qu’au générique de début, le nom de Jean-Pierre Léaud paraît sur l’écran  et on le voit en profil tirant un âne derrière lui. Ensuite, on voit ton nom, enfin ton nom de scène « Rachel Kesterber » et qu’est-ce qu’on voit dessous ? Un gros plan d’une mule !… Enfin, cela me fait penser à Hitchcock qui a parlé des acteurs comme du bétail…
C’était ça le traitement pour moi. Aussi bien dans Anatomie d’un rapport où il ne parle jamais de moi en tant que comédienne. Bon, il y a ce côté où  il se sert d’une belle proie et de l’autre il projette que la femme est manipulatrice.
(...)


Ayant lu le scénario, j’ai vu où Antonietta pouvait se faire piéger dans le sens où elle croyait sa position inexpugnable—femme féministe militante ; mais en réalité je voyais bien où Luc pouvait tirer la couverture à lui. Pour moi, il était clair qu’il pouvait tirer toute la couverture à lui.

(...)

En fait, mon rôle a consisté à défendre les intérêts d’Antonietta, malgré elle. Parce que Luc l’a mise dans une position d’autorité où elle est coincée.

(...)

Mais en plus, au niveau du jeu proprement dit, du jeu de l’acteur, je savais que Luc tirait la couverture et qu’il me mettrait dans cette position dont il fantasmait. Il adore d’ailleurs poser la femme en dominatrice de cette manière-là. « Bon, on va se moquer d’elle un peu. » Il va avoir les mecs de son côté et puis on va emballer l’affaire. En plus, on va traiter de la sexualité féminine, on va faire des gorges chaudes là-dessus et puis on va se poser la question ou faire semblant, « Qu’est-ce qu’elle veut ? » la fameuse question de Freud, tout en se débrouillant pour qu’elle n’ait pas le dessus mais qu’elle soit un peu coincée dans certaines attitudes, et puis voilà.

(...)



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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Invité le Mar 2 Oct 2012 - 18:57

Soyons juste: le plan de la chute où elle court les yeux bandés entre la maison et le vide est superbe...justement aux antipodes de ce que tu reproches à Moullet.
Même Herzog n'a jamais fait cela.

C'est vrai qu'il y a quelque chose d'étrange et de fort dans la manière dont elle en parle, et dont elle intègre le ressentiment contre Moullet issu de ce tournage pour continuer à travailler avec lui.

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Invité le Mar 2 Oct 2012 - 19:12

balthazar claes a écrit:s de mon impression sur le film cette interview ! Elle présente Moullet comme un manipulateur macho et égocentrique, qui aime beaucoup se moquer de son actrice, lui a causé une chute de 40 mètres et met son nom au-dessus d'une mule dans le générique de Billy the kid, qui piège délibérément sa femme et son actrice et s'intéresse exclusivement à sa vision fantasmée de la question dans Anatomie.


Oui, c'est ce que Moullet veut sans doute, mais alors il est trop progressiste pour réussir ses films.
il y a par exemple les deux superbes chansons que chante Kesterber dans le film, directement opposées à Moullet lui-même.

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Invité le Mar 2 Oct 2012 - 19:22

Dites, intrigué par cette histoire entre Luc Moullet et Antonietta Pizzorno Moullet, me revient en mémoire, confirmée par un rematage, la fin de Terre de la Folie: ils simulent une dispute sur un sentier étroit.
Elle: "oh on en marre, y a que de toi de fou, c'est toujours pareil"
Lui: "c'est toujours la même chose, chaque fois que je t'emmène sur un tournage, tu me contredis".
Etc, etc.
Ils en viennent quasi aux mains, il la pousse, elle le repousse, la caméra s'éloigne, et on découvre une pente raide dans laquelle Moullet est à deux doigts de tomber, avant le fondu du générique.

Il est donc possible que ce soit une forme de running gag entre eux, consistant à colporter partout que l'un veut assassiner l'autre. Ce serait assez marrant, et ça me semble bien dans la veine de l'esprit canular-potache pince sans rire qui innerve les faux-docus de Moullet... Maintenant, même si c'est vrai, ça ne les empêche pas d'être toujours ensemble et de bien s'en amuser, visiblement...

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Invité le Mar 2 Oct 2012 - 19:48

c'est chelou !

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par balthazar claes le Mer 3 Oct 2012 - 11:36



Ouais je vois ça.


Non mais en fait je ne lui reproche pas grand chose. J'ai vaguement été travaillé par les remarques de Jerzy à propos de la Comédie du travail, et sans doute par psittacisme m'est venue l'idée de chercher des poux à Moullet, vu que Jerzy m'avait déjà fait changer un peu d'avis sur Rohmer, et que je voyais la Comédie du travail dans le même genre que Reinette et Mirabelle, jolie fable kitsch remplie d'effets de symétrie rassurants.

Son film, ou même seulement son récit, ne se cache pas d'être basé sur son point de vue d'homme. On pourrait critiquer les limites du système Moullet en général, cette "manipulation" qui est quand même un peu le b-a-ba de tout réalisateur qui se respecte. Le statut paradoxal de son personnage autofictif redouble en quelque sorte le procédé manipulatoire, en même temps qu'il le donne à voir. Sur les impasses du gauchisme 68ard, (hyper-théoricisme tendant au dogmatisme et à la mise en place de procédés de manipulation, en 15 mots), Moullet va plutôt dans le sens de les dévoiler et de les assumer, même si c'est seulement sur le mode de la blague potache.

Dans les deux films on voit un homme qui est repoussé, évincé. Dans un cas ça repose plutôt sur le fantasme masochiste de Moullet, à aucun moment sa place n'est complètement remise en jeu, il "tire la couverture à lui". Mais Pam traite son copain en quantité négligeable, refuse de lui répondre, n'a rien à lui dire, se paie sa tête, ne le garde que par confort et habitude (par sadisme ?). Pas de revendication, pas de discours, un mépris a priori, sans y penser. C'est la guerre des sexes à l'état non critique, (pré-politique alors) mais le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle ne se laisse pas marcher sur les pieds.

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par balthazar claes le Mar 16 Oct 2012 - 16:46

L’ultime paradoxe est que la France est à la fois le pays le plus rétif aux analyses gender du cinéma, et le pays qui produit, et de loin, le nombre le plus important de films réalisés par des femmes. Cela s’explique en partie par le système économico-institutionnel très particulier qui préside aux destinées du cinéma en France. Depuis la première loi d’aide au cinéma votée en 1948 et modulée en 1959 par la création de la Commission d’avances sur recettes, dans le cadre du premier ministère Malraux, la création cinématographique en France échappe largement aux contraintes commerciales qui sont la règle dans la plupart des autres pays, aux États-Unis en particulier. Depuis les années quatre-vingt, ce sont les chaînes de télévision, publiques et privées, qui financent la création cinématographique, à travers l’obligation, fixée par les pouvoirs publics, d’y investir une part notable de leur chiffre d’affaires.

Ce système a favorisé, depuis que le mouvement féministe a fait émerger des femmes cinéastes dans le contexte militant des années soixante-dix, la réalisation de films par des femmes. Après une période héroïque où la plupart des réalisatrices parvenaient rarement à faire un deuxième film, les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix ont vu s’affirmer de véritables œuvres, où la spécificité d’un regard féminin sur le monde a commencé à devenir visible.

Paradoxalement (ou logiquement !), c’est un ouvrage britannique (Tarr, Rollet 2001) qui propose un tableau à la fois synthétique et exhaustif de la production des films réalisés par des femmes, ces deux dernières décennies, dans une perspective gender.

Longtemps cantonnées dans le cinéma “ d’auteur ”, c’est-à-dire dans les films à petit budget, et privées de la longévité indispensable pour rendre visible une œuvre, les femmes cinéastes semblent nombreuses aujourd’hui à avoir franchi ces deux barrières, et leur originalité consiste à s’inscrire simultanément dans deux courants qui sont historiquement séparés dans le cinéma français : le cinéma d’inspiration personnelle, souvent autobiographique, qui représente la forme principale du cinéma “ d’auteur ” depuis la Nouvelle Vague au tournant des années soixante ; et le cinéma de genre, stigmatisé par la critique de l’épithète infamante de “ commercial ”, comédie de boulevard, film policier ou film historique, qui cherche à atteindre un plus large public par l’utilisation de codes culturellement inscrits dans une tradition populaire.

Diane Kurys, Coline Serreau, Tonie Marshall, Josiane Balasko, Nicole Garcia, Marion Vernoux, Agnès Jaoui s’inscrivent dans cet entre-deux, les unes plus proches du cinéma d’auteur, les autres du cinéma de genre, mais travaillant toutes à des formes d’hybridation entre culture d’élite et culture de masse qui semblent, en tout cas dans le champ du cinéma, une forme culturelle de la création au féminin.

Par ailleurs, des réalisatrices en nombre croissant revendiquent le droit à une écriture non conventionnelle, esthétiquement innovante, en particulier dans l’expression du désir et de la sexualité, longtemps “ kidnappés ” au cinéma par des regards masculins. Catherine Breillat, Patricia Mazuy, Laetitia Masson ou Claire Denis proposent des films souvent dérangeants, qui ont la vertu de rendre visible une sensibilité différente à des questions aussi centrales dans l’art contemporain que le désir et la sexualité.

La capacité de la plupart de ces jeunes et moins jeunes cinéastes à sortir des sentiers battus oblige la critique cinéphilique, majoritairement masculine et hermétique aux problématiques gender, à prendre acte de cette nouvelle donne culturelle qu’est la création filmique au féminin, même si c’est souvent sur le mode de la dénégation (le talent n’a pas de sexe...), dénégation que la plupart des femmes cinéastes reprennent à leur compte en France, tant elles ont intériorisé la dévalorisation du féminin dans le champ de la création.

Mais leur force et leur diversité sont la meilleure réponse à cette violence symbolique, et leurs films forment un terrain fertile pour les recherches gender sur le cinéma dans notre pays, y compris pour relire les films des cinéastes masculins !

http://lmsi.net/Gender-studies-et-etudes-filmiques

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Invité le Mar 16 Oct 2012 - 18:46

je ne suis pas certain de pouvoir copier-coller ça sur Letourneur, j'en doute un peu ... quoique le fait que soit citée Breillat y invite.
Affaire de générations plus qu'autre chose je la trouve très éloignée des autres cinéastes citées.
Dans Les coquillettes les trois comédiennes sont toujours vêtues de robes assez courtes et amples à la taille, dans lesquelles on devine tout de suite dessous l'ironie l'idée peut être souhaitée d'une grossesse.
je ne vois pas de place pour les gender-studies ici.
Je ne trouve pas Letourneur féministe, je trouve simplement qu'elle a donné avec La vie au ranch une vision très singulière d'un groupe de copines dans un contexte qui se prêtait il est vrai à ce sentiment océanique car il était quasiment libre justement d'une confrontation véritablement filmée avec des hommes.
Puis enfin, féministe aujourd'hui, qu'est-ce que ça veut dire ?

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par balthazar claes le Mar 16 Oct 2012 - 23:33

Je ne crois pas non plus que Letourneur soit particulièrement féministe. Je fais juste un peu de pub pour lmsi, j'attends de voir ce qu'on pourrait bien en penser ici. Ils ont l'air précisément préoccupés de la question de ce que peut vouloir dire "féministe" aujourd'hui. Pas inintéressant non plus d'apprendre que c'est en France qu'il y a le plus de films faits par des femmes.

Voir aussi la polémique récente sur le fait qu'il y avait zéro réalisatrice sélectionnée à Cannes cette année, et les divers commentaires que ça a engendré. Delorme s'est fait allumer pour avoir écrit dans son édito : "Nous, les femmes ? Au secours ! L’allergie française (justifiée) aux gender studies vient beaucoup de cette généralisation abusive – justement stigmatisée par Mia Hansen-Løve dans le texte qu’elle nous a envoyé. « Les femmes », au pluriel, c’est le début de l’essentialisation et – ce qu’on a vu aux États-Unis – le début de la terreur."

La "terreur"... l'impitoyable et barbare chasse aux DSK et Polanski, genre... Me semble plutôt que c'est quand on dit "la femme" au singulier, et qu'on fait des "journées de la femme", qu'on essentialise vraiment. Du reste, comme je l'ai déjà dit plus haut, un type n'est pas censé monter au créneau sur cette question, irréductiblement attaché au camp des oppresseurs comme il l'est.

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par adeline le Mer 17 Oct 2012 - 18:50

moi, je suis une fan de lmsi !

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par Invité le Mer 17 Oct 2012 - 19:05

moi je pense que Butler est une imposture, suffit d'aller s'immerger dans les groupes qu'elle draine dans son sillage, c'est à pisser de rire tellement c'est caricatural.

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Re: LA VIE AU RANCH, Sophie Letourneur

Message par balthazar claes le Jeu 18 Oct 2012 - 10:37

Pisser debout, cela va sans dire.

http://fcomme.blogspot.fr/2012/01/pleure-mon-fils-tu-pisseras-moins.html

tiens ça nous ramène à la scène du film où l'une des filles pisse dans la rue et exhorte sa copine à la regarder. L'émancipation par l'alcool, quoi.

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