"Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

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"Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Mer 22 Fév 2012 - 1:14

J'en fais un topic, mon commentaire débordant trop le cadre de la rubrique "dans quels bouquins êtes-vous plongés", et le capitalisant.


Mon premier volume acheté depuis des années, pour mettre un peu à jour le rayon philo de ma bibli:


Rancière, et tant pis pour les gens fatigués (entretiens), éds Amsterdam.

Un pavé de presque 700 pages, regroupant des entretiens de 1976 à 2009. Avec un index des noms, des titres et des notions (very pratique pour une circulation à la diable, mais qui offre également des entrées multiples pour agencer les entretiens). Ce bouquin a été conçu avec un grand soin.

Quand on pense "entretiens", on tend à penser bavardages superficiels. C'est pas le cas du tout avec Rancière. C'est très précis, clarifiant.
C'est plus pointu que les entretiens pour les mags et la presse, qui sont déjà eux-mêmes éclairants. Dans ces textes, il prend bcp plus le temps de développer ses idées, tout en restant concis, pas de blablas inutiles. ça exige quand-même un minimum de background conceptuel et en "histoire de la philo". Les "gens fatigués" confondront travail de la pensée et jeux sur ou avec les mots.

Je suis en train de le feuilleter, là. ça me semble vraiment bien.
Si on souhaite saisir l'unité du travail de Rancière, le mvt de sa pensée (sous ses dimensions interdépendantes: politique, esthétique, cinématographique, historique, philosophique, etc), sa "cartographie en mouvement"; il me semble que ce livre constitue un outil de référence par quoi il faudrait commencer si on a quasiment rien lu de Rancière (de lui, je connaissais seulement La leçon d'Althusser et Les noms de l'histoire. Le reste, ce sont les entretiens qu'on trouve partout sur le net, et qui sont toujours au minimum intéressants) .

Alors, dans la rubrique, "je faisais du Rancière sans le savoir", je suis en train de parcourir sa critique de la notion de "spectacle" chez Debord. Et je me rends compte que ça va tout à fait dans le sens de ce que j'avais esquissé là-dessus, dans mes clarifications sur le topic SNF.
Je me sens quelque part confirmé dans qqes unes de mes intuitions relativement récentes, et ça m'encourage à poursuivre dans cette direction.

Borges: tu as déjà lu (ou parcouru) ce volume, et si oui, une appréciation? Bien ou pô bien? lol



(PS: quand je pense que j'avais failli dilapider 30 euros sur la bio de Derrida de l'ignare savant Peeters) Laughing




Dernière édition par jerzy P le Mer 22 Fév 2012 - 2:46, édité 3 fois

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Mer 22 Fév 2012 - 1:14

Je poursuis ma lecture en diagonale, avant de m'accorder le loisir d'une lecture plus minutieuse.

Petit tour rapide et expéditif, donc. A prendre cum grano salis.



Non, c'est vraiment pas mal. Inconfortable aussi. Il déplace, bouscule, tant de certitudes, d'évidences consacrées, de modèles théoriques et critiques devenus dogmatiques, "émancipateurs" dans le sens qu'il combat et auxquels il oppose, de fil en aiguille, avec ténacité, son autre concept d'émancipation, si mal compris. Compris tellement de travers - quand on ne lit pas, ou quand, autre façon de refuser de lire, on y oppose une pétition de principe qui est en fait le refus massif de voir s’altérer des grilles analytiques auxquelles on continue à s'accrocher, qu'on continue à réciter comme un catéchisme.

Rancière attaque pas mal de forteresses closes dans lesquelles nombre d'intellectuels se disant "engagés", ou plutôt des professionnels de "l'intellect" et spécialistes de "l'engagement", se sont enfermés et continuent de s'enfermer, comme pour cadenasser le territoire d'une propriété privée du Savoir s'auto-justifiant et s'auto-validant comme le seul et unique remède pour désaliéner une multitude réduite par avance à la passivité, à l'ignorance, à la non-réflexivité, rendue à la fatigue, à l'inaesthesis, à toute absence de ressource critique ou agissante.
S'auto-légitimant au nom des fatigués, des exclus, des aliénés, de tous ceux que le système annule, et c'est la grande majorité. Mais il faut que lui soit déniée absolument toute aesthesis, tout usage du plaisir, toute ruse ou toute (ré)invention du quotidien (au sens de Michel de Certeau), toute capacité d'auto-détermination, toute connaissance. En dehors de ceux que leur assignent ceux qui, en leur nom et pour leur libération, imposent en le définissant le partage sensible entre action révolutionnaire et divertissement conformiste, dans une eschatologie du "bonheur" toujours remis à plus tard.
Cette invocation constante de la "misère du monde", commentée en sous-titre par les spécialistes qui donnent la parole aux pauvres tout en leur déniant toute affirmation d'existence, toute modalité d'affection par le monde et d'action sur le monde, en dehors de la grille décodant leur asservissement, leur séparation de l'ordre du savoir et de l'action, c'est le piège intimidant. Qui désamorce d'emblée toute critique de leur théorie. Car bien entendu, dans un subtil tour de passe-passe qui ressemble assez bien à une instrumentalisation de la misère la plus partagée, une prise d'otages: vous serez très facilement taxé de "réactionnaire", de "collabo", de "valet du système", d'hédoniste irresponsable, égotiste, voire tout simplement fascisant, si vous contestez les théories critiques de la domination désormais les plus dominantes et les plus partagées par "l'intelligentsia" (sous sa forme plus sérieuse, universitaire, moins "médiatique").
Si vous contestez, en somme, un ordre (quelconque) de professionnels, de spécialistes, de savants, d’Éducateurs, qui se signifient dans la hiérarchie du social comme les propriétaires légitimes et légitimés d'une discipline, qu'elle soit sociologique, éducative, pédagogique, médicale, artistique, philosophique, etc, en signifiant leur objet d'étude. La propriété de ces disciplines appartenant à leurs légitimes bénéficiaires, selon la formule consacrée, est inséparable des clivages ou partages concrets du social qu'ils redoublent nécessairement et indéfiniment, La constitution du domaine d'étude spécialisé réitérant la schize entre l'objet étudié, un sensible qui ne sait pas, ne sent pas, et le savant, un intelligible qui sait et qui sent pour lui.

C'est pourquoi, si la "philosophie" a un sens et une spécificité, pour Rancière, c'est au sens, toujours partagé, transversal, a-disciplinaire, d'un déplacement continu des partages. Les partages sont consacrés par la norme des savoirs comme séparation inégalisante entre l'aesthesis passive et le concept actif. Il s'agit alors de restituer un autre partage, strictement égalitaire, d'un affect esthétique indécis quant à sa norme, sa délimitation ou son territoire. Le cinéma est pour Rancière un lieu d'exercice de cet autre partage du sensible.


C'était déjà cette contre-attaque prononcée, cette neutralisation par avance de tout déplacement ou démontage de paradigme, ayant peu ou prou une portée révolutionnaire, qui s'exprimaient vis à vis de Deleuze quand il s'avisa de redéfinir le désir, par la corporation de l'ordre psychanalytique.
Et c'était aussi, bien sûr, ce qu'il dénonçait quand il s'en prenait, en 77, aux "nouveaux philosophes", eux-mêmes placés sous cette bannière du psychanalysme de l'ordre symbolique (la Loi, l'Etat, la Transcendance du Signifiant, Lacan le nouveau messie, cf "L'ange", Lardreau/Jambet). BHL ne proclame-t-il pas sans cesse qu'Althusser fut son vrai Maître? Préfaçant encore tout récemment sa bio: "le fantôme de la rue d'Ulm".
http://www.bernard-henri-levy.com/le-fantome-de-la-rue-d%E2%80%99ulm-preface-par-bernard-henri-levy-aux-lettres-a-helene-de-louis-althusser-chez-grasset-19278.html

http://www.bernard-henri-levy.com/louis-althusser-2323.html )

Sur les Lacaniens:

( "Alors on nous objecte des choses très fâcheuses. On nous dit que nous revenons à un vieux culte du plaisir, à un principe de plaisir, ou à une conception de la fête (la révolution sera une fête…). On nous oppose ceux qui sont empêchés de dormir, soit du dedans, soit du dehors, et qui n'en ont ni le pouvoir ni le temps; ou qui n'ont ni le temps ni la culture d'écouter de la musique; ni la faculté de se promener, ni d'entrer en catatonie, sauf à l'hôpital; ou qui sont frappés d'une vieillesse, d'une mort terribles; bref tous ceux qui souffrent: ceux-là ne "manquent" ils de rien? Et surtout on nous objecte qu'en soustrayant le désir au manque et à la loi, nous ne pouvons plus invoquer qu'un état de nature, un désir qui serait réalité naturelle et spontanée. Nous disons tout au contraire: il n'y a de désir qu'agencé ou machiné. Vous ne pouvez pas saisir ou concevoir un désir hors d'un agencement déterminé, sur un plan qui ne préexiste pas, mais qui doit lui-même être construit. Que chacun, groupe ou individu, construise le plan d'immanence où il mène sa vie et son entreprise, c'est la seule affaire importante. Hors de ces conditions, vous manquez en effet de quelque chose, mais vous manquez précisément des conditions qui rendent un désir possible." Dialogues, p. 115, Champs/Flammarion, 1977)

Sur les "nouveaux philosophes":

[...] Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l'histoire. Ils vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin, qui ne fait qu'un avec celle d'auteur ou de penseur (voyez le numéro de Playboy : c'est nous les témoins...). Mais il n'y aurait jamais eu de victimes si celles-ci avaient pensé comme eux, ou parlé comme eux. Il a fallu que les victimes pensent et vivent tout autrement pour donner matière à ceux qui pleurent en leur nom, et qui pensent en leur nom, et donnent des leçons en leur nom. Ceux qui risquent leur vie pensent généralement en termes de vie, et pas de mort, d'amertume et de vanité morbide. Les résistants sont plutôt de grands vivants. Jamais on n'a mis quelqu'un en prison pour son impuissance et son pessimisme, au contraire. Du point de vue des nouveaux philosophes, les victimes se sont fait avoir, parce qu'elles n'avaient pas encore compris ce que les nouveaux philosophes ont compris. 5i je faisais partie d'une association, je porterais plainte contre les nouveaux philosophes, qui méprisent un peu trop les habitants du Goulag. [...] (1977)




On est frappé par le côté "pas commode" du penseur, son refus obstiné de toute "assignation". Récusant pied à pied les contresens, les interprétations abusives, les simplifications outrancières, et presque toute tentative de le rapprocher de tel courant, de tel penseur, etc. A un point qui frise parfois "la solitude du coureur de fond".
Quasiment à chaque question, la réponse débute par un "je n'ai pas dit que", ou "je ne pense pas que", ou "vous m'attribuez une pensée qui n'est pas la mienne", etc.

On saisit bien, à la consultation même rapide, de ce recueil d'entretiens, que les lignes de partage que Rancière grignote avec minutie et patience, jusqu'à la moelle, sans jamais céder sur rien, attaquent la légitimité que s'accorde tout un héritage "marxiste" théorisant le "spectacle". Les tenants de cet héritage ne peuvent que rejeter violemment cette critique portée sur la critique, en se bouchant les oreilles, en agitant toutes sirènes hurlantes le spectre de la "réaction", de la "droitisation", de la "caution du consumérisme néo-libéral", du "poujadisme", etc.

Car la démarche critique honnie, dans ces textes, depuis la fin 70s (époque de "la nuit des prolétaires") aux années 2000 (époque "la haine de la démocratie"), à rendre en grande partie inaudible, à démoniser séance tenante, consiste à repérer dans une grande partie de cet héritage, et dans la façon dont il se modifie, sa collusion, sa complicité objectives avec l'idéologie dominante de l'ordre réactionnaire, restaurateur. Restaurateur des élites: les élites, fiction théorique alimentée par ces mêmes discours sur la domination, qui redistribuent le partage dominants/dominés, savoir/ignorance, conscience critique/irréflexivité moutonnière, etc.

La fin de non-recevoir (y compris dans le champ universitaire) opposée à la critique ranciérienne ne peut manquer de faire penser à tous ces discours, professions de foi, mises en gardes, des gardiens du temple des médias: les Joffrin, les Val, les July, les BHL, les Fourest, les Ferry, les Onfray, etc. Elle en épouse par bien des aspects la vision paternaliste, alarmiste et alarmante, au sujet des "masses" incultes qui menacent les représentants légitimes du Savoir, du décodage de l'idéologie, mais encore de la Civilisation, de la Culture, de l'Art, du dévouement oblatif de la Pédagogie, etc.
Le net, comme non-lieu d'éparpillement, voué à des hordes obscures de crétins analphabètes, dont la bêtise relève quasiment de la pathologie clinique, qui s'intronisent commentateurs, journalistes, penseurs, critique, à la place des commentateurs, journalistes, penseurs, critiques. Ceux qui sont autorisés et s'autorisent. Les "riches" de leurs "pauvres", qui les confirment riches et savants en se confirmant pauvres et ignares.

Puis la plainte lancinante, insistante, sur la nécessité de remettre les églises au milieu du village à la dérive: les voix de la raison, de la compétence, qui savent, qui ont les bons outils d'analyse, qui expliquent à cette masse perdue et aliénée comment il faut comprendre et analyser les événements, leur situation, leur condition, etc.



Petit tour rapide, du côté des figures commentées de la théorie philosophique. Là encore, je simplifie à outrance. Je fais dans la petite vignette. Par le petit bout de la lorgnette. Celui qui réduit les problèmes aux "penseurs". Bien sûr, c'est le mouvement inverse qui doit être pratiqué: aller des "penseurs" aux problèmes. Et c'est ce mouvement qui constitue tout l'intérêt des entretiens de Rancière.


Pas grand monde d'épargné, dans ce travail de sape obstiné. On grince pas mal des dents.

Derrida est épargné: c'est un des rares dont Rancière dit qu'il a tjs suivi le parcours avec intérêt, mais dans un rapport "décalé".

Deleuze est épargné mais discuté, interlocuté en permanence. Je passe, ce serait trop long.

Le réductionnisme sociologiste de Bourdieu (un de ses chevaux de bataille) rapproché du marxisme "scientifique" d'Althusser. (Rappelons, pour qui l'ignorerait, que Rancière fut un des participants de l'ouvrage collectif "lire le capital", de 1965, lequel appliquait à Marx, mutatis mutandis, la grille "structurale" que Lacan appliquait à Freud. Avant de prendre ses distances, et d'être dûment identifié comme le "traitre", le valet du Capital, celui qui a trahi Althusser et à qui tout marxiste rigoureux, authentique, fidèle à la leçon d'Althusser, se doit de refuser de serrer la main.)

Encore une fois, non pas pour congédier la critique sociologique de la domination de classe et de l'écrasement des pauvres par les riches, mais pour mettre en garde contre une essentialisation métaphysique du "socius". Pour y apporter le nécessaire contrepoint de la dimension politique à l’œuvre dans l'expérience esthétique, déniée, renvoyée à la reproduction du partage sensible/intelligible platonicien.
Rancière bouscule là encore toute l'affaire, faisant vaciller des repères fondés sur des partages quasiment naturalisés (l'éthos ayant la fonction sémantique, dans le sociologisme dogmatique, d'une "quasi nature" verrouillée par un déterminisme redoutable), partages consacrant eux-mêmes les partages de pouvoir et de domination dans le champ social-empirique.


Foucault. Malmené et discuté: sa tentation, selon R., d'onto-théologiser le politique, sa part "heideggerienne". R. dénonce une récupération, par d'autres, de la notion de "biopouvoir" dans une métaphysique de la Vie, d'un "bios politikos", des modes d'un "vivre en commun" ontico-anthropologique assignable à une identité de groupe (éventuellement ethnique).
Arendt questionnée en amont. Moins attaquée pour sa pensée que pour dénoncer le discours de ceux qui s'en emparent. Finkielkraut et consort.
Agamben, dégommé (au même titre qu'un Milner, atomisé - à juste titre). Associé aux fantasmes bataillens sur la souveraineté. Enracinement vitaliste de la politique, détournant le dispositif polémique agencé par Foucault sous la notion de bio-pouvoir, en termes de bio-politique placée sur un terrain onto-théologico-politique.

On constate sans grande surprise le peu de goût de Rancière pour Heidegger: le mytho-poétique, la sacralité, la métaphysique étymologisante, etc.

Lyotard: sévèrement mis dans les cordes. Son retour à l'esthétique kantienne du sublime est dénoncé comme le renversement de l'expérience esthétique de Kant en pure impuissance mortifère; comme tournant "théologique" et "psychanalytique", mythologie du sacré fondée sur la castration, l'interdit de la représentation, la dette infinie, le refoulé et son refoulement originaires, etc.

Blanchot: pas du tout, mais alors pas du tout sa tasse de thé, sans grande surprise là-encore.



Ah ça, on est bousculé, c'est la douche froide. lol


Badiou. Goûté, mais du bout des lèvres. Epinglé pour une "posture d'affirmation éternitaire", la "puissance quasi-miraculeuse de l'énoncé événementiel", "vérité thésique", etc, objets de débat entre R. et B..
Cela dit, affirmation d'une solidarité commune face à la "contre-offensive réactionnaire", issue d'une fidélité commune à l'événement porté par 68.


Debord: retourné comme une crêpe, renvoyé à son platonisme de la caverne, sous-jacent, et aux stéréotypes les plus doxiquement élitaires et droitiers sur les "masses" captives des images, etc.


[…] Je perçois chez Debord les deux figures dont vous parlez: il y a le dénonciateur du spectacle qui prolonge le schéma marxien du monde inversé et en appelle à la récupération de la totalité scindée. Et il y a le joueur qui oppose non pas le tout à sa scission, mais un style de vie singulier au style de vie massifié. Il y a en somme cette disjonction: la critique qui démonte le spectacle démontre en même temps que la critique du spectacle est impuissante à produire le renversement du monde. Ce qui est à opposer au spectacle, c'est l'action, mais l'action trouve son modèle dans des comportements qui n'ont rien à voir avec le monde du Capital: un style de vie aristocratique, du genre grand seigneur frondeur à la Retz.

Ce qui est pour moi commun aux deux Debord, c'est la même posture en surplomb de celui qui trouve à se retirer de la mesure commune en affirmant l'asservissement de tous. C'est cette position de surplomb qui a été reprise sous sa forme la plus banale dans le discours de nos contemporains identifiant la démocratie de masse et le pouvoir sans limites de la marchandise et du spectacle. Il n'est pas nécessaire de "tuer Debord", mais il serait bien d'en finir avec le discours de la critique du spectacle qui est devenu celui de l'idéologie dominante. Et il est nécessaire de faire la généalogie sur laquelle elle repose. Ceux qui ont inventé la critique des images et de la consommation spectaculaire, ce sont les "élites" du XIXè siècle effrayées par la diffusion incontrôlée des formes d'expérience mises à la disposition de n'importe qui par les formes nouvelles d'exposition des choses, des images et des signes. La tradition de l'émancipation s'est laissé contaminer par ce discours des élites sur les masses captives et par la posture de maîtrise qu'elle implique. Debord n'a certainement pas aidé à les en délivrer. (2007, p.614)




[…] Au départ, il y a la condamnation, qui remonte au moins à Platon et consiste essentiellement en deux thèses fondamentales. Premièrement, être un spectateur, c'est une mauvaise chose, parce qu'un spectateur, c'est quelqu'un qui regarde et qui par conséquence se met en face d'apparences – et qui du même coup manque la vérité qui évidemment est ailleurs, derrière l'apparence ou en dessous de ce qu'il voit. […] La seconde thèse qui lui est liée, même si elle peut être dissociée, consiste à dire: "être un spectateur, c'est mauvais, parce que le spectateur est assis, il ne bouge pas". Par conséquent, être un spectateur, c'est être passif et, évidemment, ce qui est bon, c'est l'activité.

[…] On peut penser que Marx et Feuerbach reprennent [la critique par Rousseau de la Mimésis] avec l'idée que le fondement de la domination, c'est la séparation entre l'homme et son essence, qui est projetée là-bas, au loin, en face de lui. A partir de là, le platonisme devient révolutionnaire en dénonçant tous ces gens qui sont spectateurs, c'est-à-dire qui, premièrement, sont dans l'ignorance – dominés d'être à une place où ils écarquillent les yeux comme des crétins qui ne voient bien sûr pas comment marche la machine, - et puis deuxièmement, ce qu'il y a de plus radical, ce que Marx emprunte à Feuerbach et que Debord réactualisera à notre époque avec tous les ornements que l'on sait, c'est cette idée qu'être spectateur, c'est être en face de sa vie devenue étrangère. Qu'est-ce qui se passe alors? C'est que la critique platonicienne de la mimesis va devenir l'explication des raisons du malheur social – évidemment avec le contre-effet que toute la critique sociale va se mettre à vouloir libérer les spectateurs d'abord de leur ignorance, ensuite de leur passivité. Et pour délivrer les ignorants, il faut d'abord les constituer comme tels.

[…] Il y a une phrase de Debord qui dit: "dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux": en gros, savoir la raison du spectacle ne change pas la domination du spectacle. C'est particulièrement sensible quand on regarde les films de Debord, parce que là, il y a effectivement un défilé d'images qu'on peut dire en un sens indifférent (ce n'est pas absolument vrai, et j'y reviendrai) et seule compte la voix qui dit: "Vous êtes devant ces images, à regarder comme des crétins alors que ces images sont en réalité votre propre mort". Cette voix qui dit la séparation la consacre en un sens: elle dit que nous sommes tous dans les images – on y sera toujours – mais elle ne nous en sort pas. Mais d'un autre côté, le film confie encore à des images le soin de nous dire qu'il y a une solution: à savoir, il ne faut plus regarder, il faut agir. C'est très intéressant de voir dans les films de Debord, et tout particulièrement dans La Société du spectacle, comment il fait toute une série d'emprunts à des westerns. On pourrait d'abord croire que c'est parodique quand on voit Errol Flynn qui charge comme ça, sabre au clair; on pourrait croire qu'il se moque de ces crétins d'impérialistes américains et de leur mythologie héroïque. Au contraire, il nous propose ces charges en exemple, il nous dit que c'est ça qu'il faut faire: il faut faire comme EF, il faut être comme John Wayne, courant à l'assaut des sudistes et des indiens. C'est le modèle pour la seule chose à faire: l'assaut des guerriers prolétariens contre la domination du spectacle. En même temps, bien sûr, ça reste encore un spectacle qui confirme l'autorité de la voix qui dit: "On sera toujours dedans". On peut comprendre à partir de là comment le situationnisme est devenu ce qu'il est de nos jours dans sa version banalisée, comme critique du spectateur démocratique abruti par les médias.
Ce qu'il y a derrière, c'est la manière dont toute la tradition critique marxiste révolutionnaire a absorbé un certain nombre de présuppositions inégalitaires: il y a les actifs et les passifs; il y a ceux qui regardent et ceux qui savent. Ce qui en gros revient à dire: il y a ceux qui sont capables, et ceux qui ne sont pas capables. A partir de là, il y a plusieurs stratégies possibles: ou l'on pense qu'il faut une avant-garde réunisse les gens capables pour mettre dans la tête des incapables les moyens de s'en sortir, ou bien on prend la position du grand seigneur désenchanté qui constate qu'effectivement le temps de l'action est passé et que désormais ses contemporains sont voués à mariner définitivement dans le spectacle (2008, p.621 et sv)




Baudrillard, dans la foulée; soumis à un examen très sévère de son bilan: où comment la critique initiale du fétichisme marchand s'est peu à peu muée, et ce n'est pas hasardeux selon R., en une valorisation réactionnaire de l'impuissance généralisée du système. (Boltanski et Sloterdijk saisis dans ce même mouvement).

"La mélancolie se nourrit de sa propre impuissance. Il lui suffit de pouvoir la convertir en impuissance généralisée et de se réserver la position de l'esprit lucide qui jette un regard désenchanté sur un mode où l'interprétation critique du système est devenue un élément du système lui-même" (S.E., cité p.628).

Il me semble qu'il a raison sur pas mal de points concernant la "tournure" platonisante (pour simplifier, bien sûr) prise par Baudrillard sur la fin. Ce nihilisme nostalgineux et apocalyptique d'une présence originaire perdue. Le réel ayant entièrement disparu dans un simulacre généralisé.
La fiction comme poison assassinant le "réel". Cette métaphysique d'un "réel" premier (civilisationnel, culturel, un temps des Lumières), obscurci par ses analogons obscènes. Dénoncer le mal, c'est important. Conclure à la transparence d'un Mal absolutisé, sans remèdes, rendant vaine toute ressource critique et/ou expériencielle, c'est autre chose...



(C'est pas un hasard si Baudrillard s'est senti bien proche, vers sa fin, de Philippe Muray, à la mort de ce dernier, et prononçant son vibrant éloge funèbre. Baudrillard se plaisant à voir en Muray un chantre de la part maudite, du négatif refoulé par la "modernité" http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20101001.BIB5733/le-malin-genie-de-philippe-muray.html

Et Muray, comme réactionnaire, il se posait bien là. Un phare dont se réclame aussi bien un Houellebecq qu'un Zemmour. M'a toujours gênée, personnellement, cette "hype" autour de Muray, jamais trouvé son style ou son écriture "cioranesque" ni vraiment drôles ni vraiment stimulants.
Par son manichéisme épais, tout noir ou tout blanc, sa célébration de la négativité rejoint celle, onfrayienne, de la positivité. Il en est la face reverse et tous deux se co-impliquent mutuellement dans une même répulsion panique de l'impur.
Un de ses poèmes, tant prisé par le psittacosé Luchini, "tombeau pour une touriste innocente", est abject à sa façon, dans son rappel du démonique, en traçant une ligne de partage idéologiquement très douteuse entre une positivité lissée, technocratique, norme festive, représentée par "l'Occident" (nécessairement déclinant, dans la vision bio-civilisationnelle d'un Spengler, qui alimente tant la morbidité dépressive faisant la posture d'un Houellebecq), et une négativité démoniaque, pulsion de mort, barbaresque, incarnée par l'Islam terroriste, violeur et décapiteur. La virtualité de leurs différences résidant dans un même "altermondialisme". Quelle finesse, quelle causticité, ce Muray... http://www.artmony.biz/t3358-philippe-muray


Hype qui en plus rassemble tout ce que la cyber-facho-sphère compte de néo-gnostiques spiritualistes boutanguesques, abelliesques, steineriens (communiant dans la haine du "nain graphomane" Derrida), et dont le fétide "stalker" offre le compendium. Ou les vestiges d'urinoirs abandonnés dans les zones fumeuses des Dantec, Soral, Nabe and c°. Des mystiques de la "Littérature", façon Artauds ou Lautrémamonts de sous-préfecture, prétendant faire de la "Vie" même, la toute petite leur, ainsi que toutes celles de ceux qu'ils envoûtent ou scandalisent, le vaste "terrain des opérations". Tous se co-impliquant mutuellement dans un mouchoir de poche médiatico-germanopratin, interdépendants dans leurs rivalités mimétiques incluant la célébration, la fraternité, puis la rixe, le combat de boxe, la mise à mort symbolique de l'autre, etc.)


Etc


(to be continued - eventualy -)


Dernière édition par jerzy P le Mer 22 Fév 2012 - 13:48, édité 1 fois

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Borges le Mer 22 Fév 2012 - 8:10

hi, jerzy; oui, j'ai lu, lis et relis; on en a parlé ici, injustement,polémiquement (à une époque où rancière était le petit chouchou des médias branchés, inrock, télérama, cahiers...); je l'ai cité quelques fois; c'est très bien; of course; d'accord avec tout ce que tu dis, et ce qu'il dit, affirme, et pense, mais y a un point sur lequel je ne suis jamais rancière, c'est quand il parle, pour les envoyer promener très vite, de quelques penseurs que j'aime aussi (bourdieu, baudrillard, badiou, foucault, nietzsche, platon, heidegger, réduit à quelques formules plates, pas très différentes de celle de leur réception doxique, ou médiatique) ;

comme tu dis, son rapport à deleuze est très complexe, étrange (ça mériterait un livre; mauvaise langue, quand il lui reproche de parler de films qu'il n'a pas vus, et de plus parler de textes lus sur ces films que des films eux-mêmes; c'est souvent très cavalier, sommaire...si tu lis son texte sur la lecture que fait deleuze de melville, la fameuse formule, la critique du partage images-temps/ image-mouvement, tu te demandes de quoi il cause, et c'est souvent comme ça...)

rancière n'est pas très généreux, sympa avec les autres "grands" (ils sont un peu son peuple, ceux qui savent pas); on est très loin de la générosité déconstructrice de derrida, ou de deleuze (le seul penseur finalement qui ne m'agace jamais, sauf quand il en fait des tonnes à propos de "la pensée-littérature anglo-américaine)

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Mer 22 Fév 2012 - 13:34

Salut Borges,


oui, tout à fait. Cette injustice faite à d'autres philosophes, comme s'ils devaient payer "pour toute la smala". Une sorte de violence obstinée à l'égard de ces philosophes, qui rejoint peut-être, je dis peut-être, sa volonté non tant d'être le dernier des Mohicans, mais de délégitimer aussi le corps de métier des "philosophes".

Rancière est du genre agaçant, peu liant, aussi. Pas marrant.

Peu charitable avec ses confrères les plus éminents ("ignares"). Et souvent la réduction de leurs travaux à des stréréotypes doxiques.

Moi aussi j'aime Nietzsche, Heidegger, Foucault, Deleuze, Blanchot, Badiou, etc (sans en être un grand lecteur). C'est des grands, et faut bien reconnaître que tout ça est expédié à peu de frais.
Bourdieu aussi. L'analyse des procédures de domination et de clivage par le "Savoir" sont aussi, faut-il le dire, un apport de Bourdieu. Une part importante de ce que dit Rancière ne serait pas possible sans le travail dégagé auparavant par Bourdieu. Mais il y a toute la controverse au sujet de l'esthétique chez Kant, plus généralement d'une science du "socius" censée administrer son poison au "philosophisme" (Derrida en avait aussi fait les frais). Y a aussi une forme de haine chez Bourdieu envers les philosophes, à laquelle semble répondre, comme en miroir, un acharnement de Rancière sur Bourdieu.

Je vois ça aussi comme une charge dirigée contre l'hyper-sociologisme des "bourdieusiens", qui en font un système univoque, pantonal.


Pour Deleuze, ça m'avait chipoté, déjà, dans le texte sur le "lore": je me demandais ce qu'il reprochait exactement à Deleuze, au fond, sa lecture de Moby Dick ou de Bartleby. Car dans la lecture que j'en faisais, de sa préface sur le "lore", je voyais surtout les points de rencontre évidents. Comme un processus de dé-négation à l’œuvre chez Rancière: il salue la proximité, mais pour aussitôt marquer la distance...

C'est pour ça aussi que j'insiste, plus haut, sur une parenté Deleuze-Rancière plutôt que sur une partition.

Petit prob de "rivalité mimétique", de désir de reconnaissance au sens de Kojève? Évitons la psychanalyse, donc, surtout ce schème girardien devenu lui aussi un gimmick médiatique (dont usent les Zemmour et les Soral)... Mais quand-même, le schème génial de Kojève sur la reconnaissance continue à éclairer pas mal de choses. Donc, pas jeter Lacan non plus avec l'eau du bain... Very Happy

(je n'ose imaginer ce qu'il dirait de Kojève. Préfère pas savoir, mais j'ai comme une idée... lol )


Après ça, reste la force de son propos, frontale, qui prend à la gorge. Avec Badiou, on peut dire, quelque part, que c'est le dernier philosophe français d'envergure. J'en vois pas d''autres de cette stature...


Bien sûr, tout ceci avait été discuté dans le passé, sur le forum. J'avais suivi de très loin, hélas. Je m'intéressais pas du tout à Rancière (et ce qu'on en disait me décourageait plutôt d'y poser un œil: je me figurais presque un penseur pour les Inrockuptibles), et j'avais pour ainsi dire renoncé à lire un peu les "philosophes"...


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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Borges le Mer 22 Fév 2012 - 16:06

mais en même temps bourdieu cite énormément de philosophes : platon, aristote, leibniz, kant (c'est un kantien par bien des aspects), husserl, wittgenstein, hume, nietzsche...cassirer...(tu me diras que c'est son désir, son idéal du moi)




reconnaissance, je lis en ce moment son cours au collège de france "sur l'état" (cours terrifiant sur la monstruosité qu'est l'état)

"
avec sa fameuse dialectique du maître et de l'esclave hegel a touché au problème (les rapports de force sont des rapports de sens et de communication, le dominé est quelqu'un qui connaît et reconnaît) mais ne le pense pas complètement (...) les actes de soumission et d'obéissance sont des actes cognitifs qui, en tant que tels, mettent en oeuvre des structures cognitives, des catégories de perception, des schèmes de perception, des principes de vision et de division, tout un ensemble de chose que la tradition néokantienne met au premier plan"

au-delà de la peur, c'est la re-connaissance (la violence symbolique, et la peur des morts symboliques) qui fait obéir, en tous les cas de nos jours

pour reconnaître, il faut connaître l'autre en tant que maître


se faire obéir c'est un acte magique (celui de la reconnaissance ) :

il suffit à un lord anglais de dire : "john, ne trouvez-vous pas qu'il fait un peu froid?"
pour que john aille fermer la fenêtre
john n'obéit pas au lord, en tant qu'individu, bien entendu, mais à un ensemble de rapports de force-forme, qu'est l'Etat anglais;

idem avec un flic








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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Mer 29 Fév 2012 - 19:35

Je vous lis pour me détendre en travaillant, en écoutant un vieux disques des Orbs (celui avec "Fluffy Little Cloud" and "Spanish Castle in the Sky". Habile de mettre "Fluffy Little Cloud" en première position, alors que le reste verse plutôt dans la musique d'ascenseur intelligente*, ou alors vers l'habillage sonore de Thema d'Arte sur les infrastructures touristiques des Açores). A un moment le rythme s'énerve gentilement il y a un sample qui ressemble au bruit d'un poney à l'agonie ("cataclop_clop-clop"-yeah), et ça va bien avec le contenu de cette discussion (par exemple plus que le bruit de balles de tennis qui seraient plus proche de Daney, ou celui d'une perceuse visiblement peu préoccupée de la présence de cable électrique dans un mur qui va bien avec Bourdieu).

*"Intelligent Lift Music"

Sinon Jerzy bravo, ouvrir un bouquin pour la première fois 20 ans après ta thèse tu as vraiment du mérite. J'en connais pas beaucoup qui auraient ce courage. Par contre après l'avoir parcouru il faut le lire ça c'est chiant. Mais comme c'est des interview on peut le lire dans le désordre. Par exemple commencer avec les altermondialistes (les indignés n'existaient pas en 2007), remonter aux maos, et terminer en léger revers sur les nouveaux philosophes. Après tout on n'est pas obligé d'avoir un point de vue sur quelque chose pour le penser. Encore moins de le soutenir.
Mais ce qui est vraiment chiant aussi c'est de terminer un livre qu'on lit sur des longues périodes, parce qu'on l'oublie avant de le finir. Pour cela j'ai jamais rien retenu de Kierkegaard, sauf quand il dit "le plus terrible dans le viol c'est que la jouissance est imaginaire même chez le coupable", qui marque l'arrêt de la lecture, trouver une vérité qui n'a rien à avoir avec celle que l'on recherche. J'ai longtemps cru que cette phrase contenait Lacan, mais cette phrase contient plus les genders studies, la réalité de la domination qui se laisse formaliser complètement mais pas défaire, qui n'ont rien à voir avec Kierkegaard.
Pour ma part si j'étais à la fois moins paresseux et moins productif je serais plus cohérent intellectuellement et politiquement.
Par exemple si je n'avais pas un emploi à perdre et j'étais sûr qu'on me fouterait pas pas en HP je pourrais m'enchaîner devant l'ambassade de Syrie en hurlant "Homs". Ou leur envoyer un bouquet de fleurs tous les jours. Pour qu'ils les foutent à la poubelle eux-mêmes.

Non sérieux, c'est du niveau de la guerre d'Espagne ce qui se passe en Syrie, les enjeux de la non-intervention sont aussi clairs que ceux de l'intervention, c'est l'apathie environnante qui montre que l'on est dans une ère déjà post-orwellienne, Von Mises est à la fois Keynes et Staline, on a le savoir de notre propre passivité...

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Mer 29 Fév 2012 - 22:40

Tony le Mort a écrit:

Sinon Jerzy bravo, ouvrir un bouquin pour la première fois 20 ans après ta thèse tu as vraiment du mérite.



Premier livre en 5 ans (de ce type). La thèse c'était il y a 7. Sinon relectures irrégulières de plusieurs trucs.
Précision et clarification, encore et toujours, face à des énoncés faux, expédiés, vaguement médisants aussi (non? Ah bon, pardon, j'ai cru un bref instant).

Sinon j'ai acheté il y a quelques jours le philosophe et ses pauvres (1983). Il en veut vraiment énormément à Bourdieu, pas mal à Sartre. Marx et Platon bcp. L'écriture y était fort différente, plus "littéraire" (il le souligne lui-même dans sa préface). C'était un livre très conjoncturel. Quand on a compris, ça redonde pas mal, mais c'est très intéressant.
Je préfère les entretiens, plus limpides, qui ne recherchent pas le style, et finalement plus substantiels. Et je trouve pas ça chiant du tout (infiniment moins que lire certaines choses ici. Sans préciser, et simili-lol). De toute façon, on lit pas ça pour s'amuser.
Donc bonne pioche.

Je go. Je reviendrai in situm quand il y a aura des trucs intéressants à lire et/ou à dire. Pour l'instant, c'est mort Wink

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Jeu 1 Mar 2012 - 16:09

Peut-être que la critique qu’il fait à Bourdieu est du même ordre que celle que Lyotard a fait un peu plus tôt aux trotskistes de S & B dans l’Economie Libidiniales (je ne pense pas que ce livre soit encore lu), qui est quand forte intéressant et suffisament consistante pour être détachée du cadre post modernisme, de devenir des experts de l’émancipation qui assignent finalement un rôle d’objet au prolétariat. Il cite quelqu’un aussi issu de ce groupe qui dit « Pouvoir Ouvrier » on pense que c'est un programme on ne s’aperçoit pas que c’est peut-être un pléonasme. Il est vrai que Castoriadis (qui atterrit a l’EHESS) devait être aussi casse-couille dans la vie que dans ses livres.

A propos d’une circonstance assez ridicule ici (un Xième crépage de chignon virtuel) slimfast ou erwan ou careful avaient eu une jolie expression pour parler de cela, une position de magistère émancipateur autoritaire et juge de son objet plus que de son propos, qui ne produit que le discours qui la fonde, ce qui est certes un effet réel. Mais je ne me souviens plus du mot.

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 11:50

Rancière contre tous les dogmes, contre toutes les leçons sur la leçon, Rancière en un sur-système proche du Cosmos, ou plus modestement comme une poupée russe qui englobe toutes les autres, les figurines creuses de Debord, Foucault, Bourdieu, Deleuze...
Je suis pas très loin de penser que Rancière est LE philosophie des Inrocks,
s'il s'agit d'utiliser sa pensée comme bouclier aux crispations identitaires ou je ne sais quoi de cette injonction. C'est vrai que la lecture n'est jamais inintéressante, mais je reste encore très incrédule des archives que Rancière manipule pour en arriver à tout déconstruire, à son système du grand tout, de l'égalité comme point de départ. Sortir des légitimations de la logique inégalitaire, ou comme il répondait dans un entretien récent: «la rupture, c'est de cesser de vivre dans le monde de l'ennemi» ; ça me rappelle cette sorte de séquence de Tree of life, à la fin sur la plage. Ou un délire zen, quand le Dalaï Lamaï communie avec Séverine Ferrer...



J'attends son bouquin Les scènes du peuple, qui regroupe les archives de sa revue Les révoltes logigues.

salutations distinguées.



edit:

Je go. Je reviendrai in situm quand il y a aura des trucs intéressants à lire et/ou à dire. Pour l'instant, c'est mort Wink

et je vous trouve assez infects, vous autres grands maîtres ignorants de ce forum. Surtout pour vos effets d'autorité couplés avec vos concepts non-autoritaires.

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 15:47

ah, les contresens ; bien, bien, bien.

sinon, comme disait Clausewitz, c'est la continuation de tes procédés avec un autre langage(celui du bal ardéchois du samedi soir).

et sois poli!,

ou bien je demande au modérateur de t'exclure du forum.

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 17:19

jerzy P a écrit:
Non-causer avec toi, ou tony le mort, ou naked city, ou slimfast, qui ne causent jamais, en fait, qui n'argumentent jamais, qui pratiquent le dédain systématique, ne s'adonnent jamais qu'à la réactivité, éternels mouches du coche ou roquets jugeant les efforts des autres selon les vertus de leur paresse, enfermés dans leur camisole de certitudes, ça épuiserait, ça userait les mecs les plus doux et les plus patients.
t'es doux, toi. lol
Tu as les transcendances, je ne conteste pas. Mais aussi le dark side de Mia Frye en toi, et c'est pour ça que je te préfère à Rancière.

Comme dit William Blake,
écoute les reproches du fou, c'est un privilège royal.

bonne soirée? bonne soirée.

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 17:26

Comme dit William Blake,
écoute les reproches du fou, c'est un privilège royal.

bonne soirée? bonne soirée.

Révise tes ambitions à la baisse, en fonction de quelque accès de modestie que t'accordera ton autorité souveraine: t'es pas fou, t'es juste assez médiocrement quelconque (à mes yeux, bien sûr, j'ai le droit d'avoir une opinion) et casse-bonbon. Et ton autorité assez commandeuse t'incite à croire que tu fais preuve d'humilité, toi. En confondant tout, là encore: parce qu'on parle de certains savoirs qui se soutiennent essentiellement de créer les ignorants - comme catégorie d'objet dont ces savoirs seront la cure ou le salut, tu appliques la grille de renversement ô combien attendue: "c'est vous qui le dites qui l'êtes".

Mais ce que tu sembles ne pas bien comprendre, parmi tant d'autres choses (parce qu'es vraiment bcp trop con, à mon appréciation subjective là encore), c'est qu'on peut faire l'analyse du pouvoir du savoir sans prétendre exercer un pouvoir ou un savoir, qu'on peut analyser la domination sans pour autant prétendre dominer, qu'on peut parler de chaos sans être chaotique, d'obscurité sans être obscur, etc etc.

Bien sûr, tu te sers constamment de cet effet rhétorique pour congédier toute forme d'effort de réflexion qui ne va pas dans le sens de tes convictions si intéressantes et si autoritaires, c'est ça le "bouclier". Et le "bouclier", s'tu veux, c'est celui de ta crispation identitaire, on peut dire ça comme ça.

Ton fantasme omnipotent me concernant, c'est que je veux soumettre, te soumettre, exercer une autorité quelconque. Je l'ai déjà dit, en pure perte: c'est toi qu'es obsédé de soumission et d'autorité. Un vrai ténia. De la même manière que tu t'obsèdes de l'idée que je serais un "instit surveilleur" alors que c'est toi qu'es obsédé de surveillance de l'autre. Et t'accordes plénipotentiairement l'autorité de surveiller, d'inspecter, chaque micro-poil de sous-cul émis par le grand Chambellan qui trône dans ta moltête. Pour y dénicher la nième occurrence de preuve de soumission à l'autorité.

Une fois de plus: si je voulais soumettre ou contrôler, ou exercer je ne sais quelle autorité sur qui que ce soit, je m'y prendrais bien autrement (et si j'avais la capacité de contrôler quoi que ce soit ou qui que ce soit). Alors que je passe le plus clair de mon temps, sans trop me plaindre mais en y répondant, à servir, que dis-je, à m'offrir comme caution d'intellodébile pour permettre à quelques imposteurs (de mon point de vue très contestable, une fois de plus) de se dorer la pilule sur mes couilles. C'est le running gag, here. Bizeness as usual.

Donc, tes éternelles doléances adressées aux "maitres" qui logent dans ta moltête, à qui tu demandes d'écouter humblement la leçon des "fous", tes autovictimisations permanentes de mec humble fouetté par des pervers, c'est non seulement du théâtre de guignol grotesque joué à guichets fermés dans ta moltête, mais encore tu peux te les carrer, définitivement, bien profond dans la zone anusielle.
Car franchement, entre nous, entends cette confidence à nouveau murmurée: tu me les concasses menu-menu, et je n'aspire qu'à une chose: que tu ailles enfin élire d'autres petits surveillants autoritaires de ta caboche; lâche toi un peu sur slim, tonymorbide ou nakedpopotin, pour changer, ou ose égratigner l'autorité protectrice de la mère supérieure picheline; va donc planter tes petits drapeaux autoritaires sur d'autres monticules de chiotte, qui ne demandent pas tant d'honneur non plus.



Puis tu sais, la folie, on en fait tout un plat: y a très peu de fous géniaux. La majorité des fous sont inintéressants. Même avec un entonnoir sur la tête, garni de citations phosphorescentes emprunté à quelques poètes maudits, il est possible que tu ne parviennes toujours pas à te rendre intéressant.


J'appelle ça du feed-back, et rapide. lol


Dernière édition par jerzy P le Lun 5 Mar 2012 - 18:37, édité 2 fois

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 18:29

"Causeur" c'est précisément le nom d'un site d'extrême droite, enfin plutôt, d'anti-pensée unique hussardienne devenue à présent la façon dominante de donner à la xénophobie sa justification culturelle .
Donc si on me reproche pas de ne pas "causer" c'est bon signe. Il y a sur Internet et particulièrement en France beaucoup de gens appliqués pour le pire à démontrer qu'un problème n'est jamais refermé.
Par contre, passé un certain cap la prolixité devient forcement une source de connerie que seule la naïveté peut rendre excusable.

Mec n'aie pas peur, tu trouveras toujours quelqu'un à qui causer. La folie est plus là que dans le solliloque comme elle est dans le fait que tu as passé 5 ans à reprocher aux aurtres de lire trop à gauche, ou trop à droite, ou trop au centre, de lire trop mal ou de lire tout court, alors que tu ne lisais plus.


Dernière édition par Tony le Mort le Lun 5 Mar 2012 - 18:33, édité 1 fois

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 18:32

Tony le mort, une fois encore à côté de ses pompes, nous informe des inférences tortueuses nées de son cerveau fort endolori. Le parfait exemple de ratiocineur abstrait qui est totalement incapable de parler d'autre chose que de concepts (qu'il comprend de travers) à propos de tout et de n'importe quoi.

La prolixité, coco, tu nous en administres très régulièrement le cataplasme, à tel point qu'on sait jamais quoi te répondre, et que tu en condamné à jouer tout seul dans ton parc, en ramassant les balles que tu te lances à toi-même. Je suis quasiment le seul ici, à prendre du temps pour te répondre. T'en rends-tu seulement compte? gnnn

Là-dessus, je vais faire mes abdos.


Dernière édition par jerzy P le Lun 5 Mar 2012 - 18:44, édité 3 fois

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 18:34

La modestie et le prudence (deux concepts certes et non de personnes, dire ce qu'on ne croise pas dans la rue) n'ont jamais de mal à personne...


Dernière édition par Tony le Mort le Lun 5 Mar 2012 - 18:39, édité 2 fois

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 18:35

des menaces? lol

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 18:37

Bouh

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par NC le Lun 5 Mar 2012 - 18:37

Je te sens un peu énervé Jerzy

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 18:40

Je suis au contraire d'excellente humeur, et rarement je me suis senti aussi zen. hm.

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par NC le Lun 5 Mar 2012 - 18:41

Faut pas se mentir quand même, tu écris encore des pavés ou tu argumentes de la bêtise des gens. C'est pas bon signe généralement.

NC

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 18:42

Je crois qu'il ne comprend pas qu'il y a une autre prudence que celle qui consiste à éviter de se faire casser la gueule. Qui tient par exemple dans le fait ne pas perdre de temps avec la connerie. Enfin bref chacun choisit son combat.

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 18:52

Tony le Mort a écrit:Je crois qu'il ne comprend pas qu'il y a une autre prudence que celle qui consiste à éviter de se faire casser la gueule. Qui tient par exemple dans le fait ne pas perdre de temps avec la connerie. Enfin bref chacun choisit son combat.

Quel combat, dushnok?

J'aime perdre mon temps, je suis pas le gars snob ni bégueule. T'aimes pas perdre ton temps, toi, sans doute?
Perds pas ton temps à me répondre, surtout.

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 19:17

il est tout saloppé, ce topic Rancière...


... il me semblait pas totalement idiot de lire La nuit des prolétaires comme un prolongement de l'âme libertaire de 68, et j'illustrais le bouquin avec le cinéma militant de Mai pour mettre en évidence ces correspondances(ce que tu appelles mes montages débiloïdes il me semble), ou ce que je voyais comme des fulgurances hors de "cette représentation des masses bourgeoises, petites-bourgeoises et ouvrières, toutes plus ou moins engluées dans l'idéologie". Mais aussi et surtout pour interroger jusqu'où la logique de la domination est déconstruite, puisque Rancière s'en prend à ce noyau de la pensée progressiste(clairement, Bourdieu): "cette espèce de vision qui pense que s'il y a domination, s'il y a sujétion, c'est en raison de l'ignorance", etc... Est-ce que les archives qu'il manipule suffisent à porter tous les mots d'ordre anti-autoritaires("cesser de vivre dans le monde de l'ennemi"...), à expédier ou répondre à cette question de l'émancipation ouvrière mieux que Bourdieu ou Foucault... Et c'est vrai que j'ai découvert les choses très tard(il y a deux ou trois ans tout au plus) puisque tu m'interpelles là-dessus, donc c'est aussi mon parcours d'ouvrier que je mets en réponse ici, et les dizaines d'autres que j'ai cotoyé ces vingt dernières années, certains avec leurs familles...

bon, moi je vais bouffer, à plus tard.

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par Invité le Lun 5 Mar 2012 - 20:20

Je ne t’interpelle sur rien, c'est toi qui m'interpelles.

Encore une fois, se contenter de bouts de citations, les agencer et les remonter n'importe comment, pour les faire "résonner" depuis tes présupposés, et les interpréter selon les ukases bien connus, ça ne produit aucun horizon de sens possible, ça ne tient pas lieu d'analyse ni de pensée. Ferry, Finkielkraut et consort applaudiraient des deux mains à ton si lucide diagnostic. Tout ce que tu (re)dis, ce sont des stéréotypes de presse, et tu tiens à tout prix à ce que Rancière y corresponde comme une petite case.

Ce que tu nous racontes relève de l'éristique habituelle de forums dans le plus pur style fdc: ânonner des entrefilets de soft pensée magazinière, et croiser le fer des opinions dans des batailles de bitoniots.

Du reste, on avait déjà répondu, dans le détail, sur ce genre d'interprétation clé en main. On a insisté sur le fait qu'il fallait combiner Rancière et Bourdieu, et non choisir l'un contre l'autre.
Il semble que pour toi, penser, réfléchir, agir, s'engager, c'est identifier les bons et les méchants, le diable et le bon dieu, comme dans un western. Tout déplacement du paradigme chéri s'apparente à une régression populiste et/ou consumériste, à une propagande de bourgeois hédonistes, individualistes et égoïstes, etc. Tous les haut-parleurs de la doxa médiatique des "élites utiles" méprisées par la populace aliénée, et s’agrippant à leur légitimité comme au radeau de la méduse, tiennent exactement le même discours, accusant les seuls penseurs qui leur tiennent tête d'être des réactionnaires bourgeois, etc.

Opposer des binômes pour empêcher tout approfondissement, camper dans tes certitudes venues d'un certain systématisme sociologiste déterministe. Sanctifie Bourdieu comme le dernier croisé autant que tu veux, le dernier "progressiste" (ah, la notion de "progrès"..., qui permet tant d'eschatologies et de téléologies), on a bien compris que c'était à tes yeux une sorte "d'idole", une figure de libérateur, un maitre "émancipateur" de l'ordre d'une vérité sacrée intouchable. On se demande néanmoins comment, dans les termes d'un Rancière, car tu ne comprends manifestement pas grand chose au sens particulier qu'il donne à ce terme, le réduisant constamment à cette notion téléologique de l'émancipation qu'il critique précisément.

Enfin, pas Bourdieu lui-même, mais plutôt une caricature de Bourdieu: qui mériterait largement d'autres admirations, approches, lectures, soutiens, que les tiens, qui se résument eux-mêmes à quelques clichetons médiatiques assez consensuels, ou aux filmoches assez putassiers du pseudo-progressiste révolutionnaire Pierre Carles, de la matière à débattre façon inrock, du même ordre, finalement, que les poncifs que tu réserves à Rancière sans l'avoir lu.

C'est le pire service qu'on puisse rendre à Bourdieu, systématiser ainsi sa démarche, par une interprétation totalisante et dogmatique du réel, du champ social, des partages du sensible, qui doivent à tout prix correspondre aux partages (passif/actif; inconscient/conscient; aliéné/critique, etc etc) que tu as décrétés comme intouchables depuis quelques icônes intellectuelles très datées, comme Debord par exemple, dont tu ne mesures visiblement pas bien à quel point elles sont devenues un référent de la soft-pensée médiatique.

Tu causes de Bourdieu comme on affichait jadis un portrait du Maréchal. Une idéalisation quasi religieuse. Ce ridicule achevé qui consiste à chérir des icônes de penseurs plutôt que de mettre en route des exigences de pensée par delà les penseurs/icones auxquels on s’agrippe comme à des "pères truqués, dirait Philip K Dick.

Tu ne veux pas penser, tu veux assigner. Tu assignes sans cesse des postions. Tu as pris le pire de Bourdieu, non le meilleur, et c'est bien pour ça que tu aurais bien eu besoin d'une petite cure de Rancière, pas du pire de Rancière, mais de son meilleur.
Car en tout théoricien, philosophe ou sociologue, il faut être en mesure de ne pas tout prendre d'un bloc, d'en opérer une lecture critique. Et pour cela, pratiquer une lecture transversale, pas le nez collé sur ce qu'on lit comme s'il s'agissait d'une somme de préceptes. Mais pour toi, apparemment, lire les penseurs, c'est quelque chose de simple, et qui donne rapidement des résultats fiables, des certitudes immédiates, la vision claire d'un camp à choisir, etc.
Comme ton dernier numéro en date sur Bachelard: comico-grotesque. La pensée de Bachelard transformée sous ta plume en une sorte de "moule à gaufres" conceptuel. La notion de "moule à gaufres", pour infos, c'est l'expression par laquelle les anti-kantiens, qui ne comprenaient rien à Kant, désignaient les formes de l'expérience et de l'entendement chez Kant: ils y voyaient un moule à gaufre plaqué sur le réel. Toi, ce "moule à gaufres", c'est ta "méthode": tu appliques ce "moule à gaufres" à tout ce qui bouge ou ne bouge pas, n'importe quoi et n'importe comment, que ce soit une donnée empirique, la pensée de Bachelard, de Bourdieu, de Foucault ou de Rancière, la vision d'un film de Malick, etc.

Et petits montages, toujours, qui "impressionnent" par le sentiment qu'ils révèlent un lien causal caché, dissimulé sous quelque obstacle épistémologique hardiment contourné par tes soins, néo-disciple de Bachelard: tout simplement en appliquant le plus gros des obstacles épistémologiques, celui de l'associationnisme: prendre de simples associations pour des révélations causales.

Tu as ô combien raison d'aspirer à un peu, dans ce nouveau souffle bachelardien vieillot, de poétique foldingo, pour échapper à tes moules à gaufres si étouffants. Comme le rhapsode récitant les vers d'Homère, la vérité indicible et inexprimable (par soi, pas par Lautréamont) de la beauté pure, sans dieu ni maître. Te voilà alors ventriloqué par un Lautréamont ou autre. C'est combien beau, mais à titre de spécialiste auto-intronisé de Bourdieu, tu devrais peut-être t'interroger un petit peu, dès lors, sur la position de champ occupée par un Lautréamont et déterminant sa "folie". Comment justifieras-tu d'un côté cet attachement aux poètes, à la "folie" (mythologisée) comme échappant à toute catégorisation sociale, et de l'autre cet attachement à l'explication bourdieusienne qui résume l'affect sensible au jeu de la domination sociale, à l'intériorisation d'une aliénation sociale?
Mystère et boule de gomme. Non, tout ça coexiste, comme le reste, en une série de blocs paresseusement juxtaposés, comme des univers incompatibles se mouvant dans des dimensions non liées, schizoïdes, s'excluant mutuellement: le sociologique, le poétique, le métaphysique, l'épistémologique, la raison, la folie, etc. Comme autant de petite cases étanches, propres en ordre. On passe de l'une à l'autre comme on va se promener, se changer les idées, quand on n'a pas de temps à perdre dans les dancings. Bref, les catégories et les dualismes anciens et de toujours, habillés ici d'un vague habit syncrétique scintillant (consistant à tout mélanger n'importe comment, il en sortira bien quelque chose du chapeau, pour impressionner les impressionnables).

Les œuvres, donc, théoriques pour ne parler que d'elles, sont chez toi des blocs réductibles à des résumés chic et choc, bon chic bon genre, sous l'apparence de l'éristique musclée à la rocky balboa (qui impressionne toujours), à partir desquels on peut s'étriper dans les talks shows visuels ou scripturaux, et faire son petit effet d'irréductible qui ne s'en laisse pas compter.

Chez toi, y a vraiment un problème de méthode, de lecture, d'usage et de compréhension de citations. C'est de l'ordre du montage bidouillé, y a pas d'autre façon de le décrire. Mais attention! Si je le relève, bien évidemment, tu t'empresseras de brandir et plaquer ta grille clé-en-main machinautomatique, empruntée à Bourdieu:

"vous utilisez, intellectuel désincarné ou désancré du réel (que moi je connais bien), un capital symbolique propriétaire, pour dominer le prolétaire que je suis et représente, l'écraser de son savoir etc etc"... Votre critique de ma façon de lire "prouve" en quelque sorte que Bourdieu a raison contre Rancière: la philosophie est une superstructure idéologique qui ne sert qu'à conforter des positions de domination ou de maîtrise, cqfd. Et blablabla.
(Mais ça, tu ne le diras jamais ainsi: tu feras un petit montage de citations ou d'images, dont l'association heureuse et non hasardeuse communiquera, mieux que la rencontre d'un parapluie et d'un dé à coudre, une évidence objective que tu n'aurais pas mieux exprimé subjectivement, si tu t'étais fendu de la tâche d'exprimer ta pensée pure autrement que par délégations de "citations" interpolées).

J'y reviendrai plus bas, pour en finir, à cette petite technique de domination qui se présente sous l'allure de son contraire: écraser la critique en positionnant l'interlocuteur sur un échiquier dans lequel on se présente sous la figure du dominé et ce dernier sous celle du dominant. Dans un tel dispositif, l'interlocuteur qui cherche à clarifier, expliquer, déplier un problème, est quoi qu'il fasse, la démonstration vivante du processus de domination dégagé par le modèle sociologique qu'on lui oppose. Plus il cherchera à clarifier, plus il fera la preuve de sa volonté de dominer.
Tu me sers à l'envi, depuis ton héroïque retour, ce formidable couperet: chaque fois que je me sens tenu à m'expliquer, à clarifier, j'exprime en fait un autoritarisme infantilisant, etc. Mais qui infantilise qui, au juste? Qui méprise l'effort de clarification, le congédie d'un geste princier, le réduit à l'éternel stéréotype de l'intello noyé dans les concepts, marchant sur sa tête, pour mieux se poser en mec qu'a bien les pieds sur terre, cette imagerie imparable depuis au moins la sandale d'Empédocle?

Le problème de la circularité close et aliénante de cette position est justement de recourir à un schéma explicatif qui enlève d'emblée, au sujet acquiescant à sa propre définition par son appartenance à une strate sociale, la possibilité de se penser en d'autres termes qu'un dominé. Il doit alors nécessairement passer par la grille du "savant" qui pense à sa place, et mieux que lui, son "identité" dans le système, pour se définir dans les termes de cette science, s'identifier à la position décrite par le "savant" comme impuissante et ignorante. C'est le "savant" qui l'émancipera. Quelque chose de la servitude volontaire.

C'est un élément de l'analyse de Rancière, parmi d'autres, et il ne peut être expédié si prestement.

Avec ce paradoxe suprême et insoluble: poser d'un côté que l'application à soi-même de cette grille est l'instrument "progressiste" de son "émancipation", et dans le même temps exhiber cette grille comme signifiant bien sa position de dominé dans le système de ce savoir. Cette division objective entre savants et ignares est ainsi intériorisée comme indépassable en même temps que brandie pour protester contre toute tentative de la déplacer. Ranciérienne ou foucaltienne, car Foucault n'a cessé de déplacer le modèle d'un certain scientisme marxiste répétant la ligne antique de partage entre peuple obscur et rois philosophes. Rancière s'inscrit dans le travail de Foucault, et Foucault, c'est pas du tout de la "sociologie" au sens de Bourdieu.

Et tu causes de "crispation identitaire". Mais de quoi causes-tu, au fond? Qui ici, ne cesse de brandir l'argument d'identité en l'imposant autant à soi qu'à l'autre? Et tu me taxais "d'humaniste". Qui, ici, ne cesse de brandir les catégories de l'humanisme le plus traditionnellement essentialiste, le plus engluant, selon les termes d'un Sartre?

Je reviendrai sur ce petit dispositif de disqualification, donc. Car pour qui me prends-tu et pour qui te prends-tu, au fond, dans ce petit théâtre d'ombres auquel tu m'imposes de jouer selon tes règles: pour un représentant de la doxa dominante, du bourgeois riche de son "capital symbolique", parce que j'essaie d'échapper par un effort de pensée à une condition misérablement abstraite, et toi pour un "breaker" lucide qui porte le poid du réel et de la misère bien concrète? Arrête ton char ou ton cirque, bidasse. Je ne suis pas ton paillasson, ton "Pïrotte" personnel, et je manquerai du respect qui t'est dû, être si humble, avide d'apprendre sans se fouler, ayant l'air d'attendre sévèrement des autres un effort qu'il ne semble pas trop avoir envie de fournir lui-même, comme si c'étaient des laquais à son service indolent, etc, de la même manière que tu t'accordes à juste titre de m'abreuver de ton mépris délicat.
Donc, pas de ça, Lisette. C'est du Gilbert Cesbron mâtiné de soupe populaire et de l'amant de lady Chatterley, ton cinoche.


Enfin, des sophismes du même genre, quoi. De ce genre d'intimidation qui clôt tout émission de pensée, qui cloue le bec. Et après, on est censé se trouver bien morveux, honteux, de représenter à ce point l'ordre le plus dominant, d'être à ce point reconnu comme le valet servile des idées dominantes, aliénantes, asservissantes.

Tu t'inscris ainsi dans le dogmatisme le plus rigide d'un vieux conflit entre "philosophes" et "sociologues", qu'il faudrait plutôt dépasser au lieu de ressasser, avec la craie crissante sur le tableau noir du maître d'école. Même chez Rancière, ça doit être dépassé. Il faut entendre ce qu'il a à dire sans se croire obligé de jeter le sociologisme aux orties. Il y a un problème fondamental, non réglé, qui demeure de toute façon, et qui est un débat épistémologique au sens le plus large: sur la question de l'origine des pratiques du savoir, purement idéelle-théorique, ou purement empirique-pratique.
Ce débat court depuis des millénaires, et ce n'est pas l'opposition Rancière/Bourdieu qui le réglera. C'est plus tard le débat Kant/Hume: l'expérience, ce qu'on nomme les faits, précédant toute théorie possible, sont eux même un concept, une hypothèse théorique constituant le cadre de l'expérience, du fait. C'est le problème de l'inductionnisme (réactivé par Popper). Husserl reprendra le problème: on ne peut pas dériver le concept d'expérience de l'expérience elle-même. L'empirisme (et la sociologie pour un Bourdieu est une science empirique, dont il réclame le statut de science fondatrice, science des sciences) est une théorie transcendantale.
Puis viendra la complication, par d'autres, Derrida notamment, du problème, en termes de contamination originaire de l'empirique et du transcendantal. La notion, complexe, de "transcendantal", contenant peut-être déjà cette contamination, ce partage, car transcendantal, ça ne veut pas dire "transcendant", et l'idéalisme transcendantal est un réalisme critique, qui réfute l'idéalisme dogmatique de la métaphysique théologique.
Je n'énonce là que des choses très basiques, et bien sûr, comme on ne manquera pas de me le faire remarquer, j'enfonce des portes ouvertes. Mais quand les portes ouvertes sont cadenassées par pétition de principe, faut bien les enfoncer.
Tout ce débat se retrouve aussi dans le conflit entre Bourdieu et Derrida autour de la notion de "socius", dont D. soutient qu'elle doit être elle-même être déconstruite, interrogée dans sa prétention fondatrice, déterministe, ou métaphysique: comme toujours impurifiée par la part indéterminée d'un sens, individuel autant que collectif, qui excède le "socius".

Foucault est lui-même bien plus dans l'horizon kantien de Rancière, pour le dire très vite, que Bourdieu: les conditions de réalité du savoir-pouvoir sont pour lui un "transcendantal historique", ou "objectif".
Cad non pas situé dans le cadre des facultés d'un sujet anhistorique, comme elles le seraient chez Kant. Mais cette lecture de Kant elle-même est discutable, le sujet kantien n'étant pas un sujet "personnel" et le déplacement du champ transcendantal kantien vers un transcendantal historique est moins une critique de Kant qu'un prolongement critique du kantisme. Comme il y a plusieurs Kant, des Kant "néo-kantiens", des Kant "heideggeriens": tout un conflit d'interprétations qui fait la dynamique de toute pensée.
En quoi Foucault, qui était heideggerien à sa façon, par sa notion d'épistémè et de savoir/pouvoir, est dans l'horizon d'un Kant, celui-là même que Bourdieu s'efforce de casser pour des raisons les unes tout à fait louables, les autres moins, mais on ne peut pas traiter toutes les questions en même temps. Et à quoi bon le faire, quand de toute façon toute tentative de complexifier un peu les gros schémas clé en main devient une preuve à charge d'une volonté de classe, de dominer et d'assujettir par le discours?

Il y a donc cette question polémique soulevée par Bourdieu, à propos de l'esthétique kantienne. Laquelle esthétique souligne la dimension du partage, par l'affect sensible, d'un universel sans concept, finalité sans fin et plaisir désintéressé. Bourdieu retourne très classiquement cela dans une perspective d'apparence marxiste (à interroger: car ce n'est pas ce que Marx aurait lui-même soutenu), et renvoie tout ça au partage social-empirique en miroir entre la classe bourgeoise (qui jouirait dans le désintérêt non "consommateur" à l'objet) et la classe ouvrière (qui serait collée à l'intéressement "consommateur" de l'objet). Déniant ainsi toute pertinence du champ esthétique en dehors de la science (sociale) qui en dit la seule origine possible.

Tous ces débats devraient être considérés, examinés, étudiés, mis en perspective, avant de s'adonner aux grosses oppositions binaires de westerns, manichéisme simplificateur dont se nourrit toute espèce de soft-pensée qui plait dans les salons médiatiques.


Ainsi, tu t'autorises à poursuivre, sans sourciller, sans jamais buter sur le moindre doute, le moindre début de questionnement sur l'horizon de compréhension de ta "lecture", selon cette "méthode" que tu as embrassée comme on entre en religion: substituer à l'articulation des problèmes des formules simplistes, apposables et opposables. Toutes tes interventions sont du même ordre: montages divers, forçage de sens, démonstration par l'image. Le poids des mots le choc des photos. Je parlais de pensée-photocopie, mais parler de pensée-Paris match serait plus approprié.

Pensée Paris Match d'autant plus pesante et choquante qu'elle excipe en permanence de ce petit tour de passe passe intellectuellement malhonnête, qui consiste, donc, je le répète, à utiliser certains schèmes de Bourdieu à contresens: pour interdire performativement toute forme de critique possible.
Le nœud de l'affaire, concernant ton usage de Bourdieu, c'est que tu pratiques précisément ce qu'il dénonce: tu utilises les énoncés comme instruments d'imposition d'une vérité (que tu croies énoncer au nom de Bourdieu), et en pratiquant le retournement de la critique comme les "bourdieusiens" les plus dogmatiques: imposer systématiquement l'idée que les énoncés qui contestent la vérité (dégagée par la science empirique du "socius") sont eux-mêmes cet instrument d'imposition et de domination. Mais ils évitent toujours de s'appliquer à eux-même ce retournement critique: leurs énoncés étant du côté de la vérité empirique "pure" se trouvent préservés de la "circularité".

Mais Bourdieu tenait compte, lui, de cette circularité problématique: il s'appliquait, lui, et très peu les bourdieusiens, l'auto-critique de la situation du sociologue dans le champ des énoncés théoriques critiques, sa position dans le champ idéologique. Sans pour autant régler le problème de cette circularité.
Car ce problème est au cœur de la position empiriste pure: la critique empiriste de l'idéologie ne peut jamais sortir du cercle de l'idéologie elle-même, elle doit elle-même se saisir comme produite par l'idéologie, et l'analyse critique de cette production elle-même un produit de l'idéologie, ceci dans une régression à l'infini. Parce qu'elle "métaphysicise" la donnée empirique du socius comme la seule et unique réalité du discours. Bien sûr, cette critique du sociologisme est critiquable aussi: mais c'est ça, le travail de la pensée. N'être jamais en repos. Ne jamais croire qu'on en a fini avec les questions.
Marx ne pratiquait pas ce réductionnisme, par ailleurs. Même s'il pensait que la philosophie devait transformer le monde plutôt que de le penser, il n'en pensait pas moins que le lieu de la philosophie, ou la pratique de l'art, pour revenir à la question de l'esthétique, transcendaient les déterminations du social. Car le but de la lutte des classes, c'était d'en finir avec et les classes et le travail lui-même, dans son eschatologie.
Dans le sociologisme radical du bourdieusisme, la division sociale devient une sorte d'horizon indépassable. Aussi le propos critique de Rancière, contestant et déplaçant les lignes de partage assignées par le sociologisme, rejoint d'une certaine manière une fidélité au marxisme par delà le sociologisme, dès lors qu'on sort un peu de ses schémas prédigérés à consommer sans modération.
La révolution, c'est peut-être aussi d'abord la révolution des définitions, celles qui fixent les conditions en prétendant les dépasser. Les révoltes logiques dont parlait Rimbaud.


Tu fais, toi, un usage circulaire et auto-validant (hyper classique, rien là qui bouleverse quiconque) de la critique sociologique des énoncés critiques. A partir de là, on ne peut jamais rien répondre: on parle toujours depuis un lieu dont toute parole est d'emblée annulée. Alors il y a d'un côté la célébration de la poésie fofolle si belle, libre et sans entraves, et de l'autre le rappel brigadier aux lois déterministes du sociologisme. Entre les deux, rien, un hiatus, une "contradiction" insurmontable.

Alors qu'au delà de ces éristiques binaires et tellement vaines, on a bien d'autres points de départ pour la pensée, bien d'autres approches, dont on s'efforce de nouer ce qui peut être noué, pour questionner, relancer, et non apporter des "réponses". L'obsession des réponses, des modèles clairs et distincts à partir desquels on peut comprendre, décoder le monde. C'est bien sur ça que butte l'exigence philosophique depuis toujours
Le philosophe, un peu informé, un peu en travail, même le plus dilettante, n'est pas obsédé par un point de vue univoque, une grille unique. Toi, par contre, tu sembles n'avoir qu'un modèle pour penser et interpréter. Tout semble s'y réduire. Ce manque de curiosité pour la plasticité de la pensée et des modèles est effarant.

Tu as tout de l'idéologue. Ce genre d'idéologue plein de schémas clé-en main, qui vous colle aux pattes, une vraie glu, une vraie machine à casser la pensée, le réel, les agencements incertains, une vraie machine à synthétiser des idées toutes faites. Au nom de la libération de toutes et de tous, bien entendu. L'éternelle prise d'otage des autres, de toute forme d'autre, quelle que soit la définition adéquate qui permettra qu'on parle en son nom, pour faire honte à ceux qui font un pas de côté par rapport à ces définitions.
Tout dans tes "démonstrations" bidouillées qui imitent si mal les démonstrations plus rigoureuses de ceux dont tu te fais le porte-parole (Bourdieu ou Foucault) sent la remise à l'ordre, l'étiquetage, le penser-ranger-classer. Pareil quand tu parles de films. Une vraie machine à catégoriser, à plaquer des schémas, sensoriels ou logiques.

Tous comme sont effarants tes jugements, en permanence, sur ces gogos que tu méprises, comme encore récemment Loana l'ex lofteuse: on dirait que ce sont ces gens là qui sont plus l'objet de ta haine que les véritables dominants, les aspirants danseurs, les aspirants chanteurs, les aspirants performateurs. Tu t'en prends toujours aux plus démunis, dans l'ordre de ce "capital symbolique" dont tu fais grand cas pour accuser les autres d'en jouir, aux plus écrasés, pour les conspuer, les ridiculiser. Autant de figures de pantins de la "société du spectacle" qui ne représenteraient pas "dignement" une image de "prolétaire" le poing levé, sans doute. Qui en tout cas méritent bien leur sort: finir piteusement dans les égouts du spectacle. Au fond, t'es tellement normatif/moralisant, à la façon d'un Debord planant au dessus de la mêlée avec ses diagnostics assez paternalistes. Et pas mal phallocrate, aussi, au sens d'une domination masculine sur laquelle Bourdieu aurait certainement des trucs à te dire.



Et bien évidemment, comment ne pas y insister une dernière fois, puisque tu y insistes tant toi-même, sur ce tour de passe-passe , cerise sur le gâteau: exciper de l'habituel "moi, monsieur, je suis prolétaire", pour congédier l'ensemble et apposer, selon cette logique que tu empruntes à "Bourdieu", ce cadenas systématique pour disqualifier tout propos de et sur Rancière (que tu ne sembles décoder que depuis le décodeur de Pichelin, autre non-penseur prototypal, celui qui prend ses jaculations déréalisées pour de la réflexion): l'interlocuteur use d'un capital symbolique pour dominer le prolétaire (que tu représentes, par l'exemple, dans l'échange) et le maintenir dans l'aliénation du consommateur consumériste gogo, etc. En attendant, tu ne lis pas. Tu fais tes petits montages. Qui convainquent qui, à part les quelques déjà-convaincus, qui n'ont nulle intention d'aller y voir un peu par eux-mêmes?


"Prolétaire" que tu enfermes, à double-tour, dans la définition de prolétaire, par la mention intimidante que tu en es un. Prolétaire, notion dont il s'agissait précisément de déplacer l'assignation, la définition. Il s'agissait d'en sortir, tu nous y ramènes. Par l'exemple choc, le témoignage paris-match.

Et comme de bien entendu, selon ton habitude: parler au nom des autres. Être le mieux placé pour parler en leur nom, parce qu'on se passe soi-même au crible de cette "identité" de prolétaire.

Bref, on a pas avancé d'un micro-poil dans la discussion passée: toujours le ressassement des mêmes fins de non-recevoir, et la caricature de la pensée de Rancière saisie comme le contraire de ce qu'elle est, si on donne un minimum l'exigence de lire (autrement qu'en tricotant ensemble de bouts de citation).

Puis réitérer constamment le même contresens: Rancière ne parle pas de l'émancipation ouvrière au sens où tu sembles le comprendre perpétuellement, mais de l'émancipation de l'enfermement de la notion d'une condition ouvrière, du prolétariat tel que modélisé par un marxisme dogmatique, notion dont Rancière analyse en quoi elle sert surtout, pour ceux qui parlent en son nom, à établir la ligne de partage, de clivage, entre une avant-garde émancipatrice et une masse informe et non pensante d'émancipés potentiels, dans un ajournement perpétuel.
ça rejoint tous les débats qu'on a pu avoir ici à propos de Sartre, ou Deleuze, à propos de la traitrise, de l'arrachement à l'essence fixée d'un "en soi".

J'ai presque fini.


Et concernant Foucault, n'en dis rien si tu n'as pas lu Rancière à son propos: Rancière s'en réclame bien plus que le contraire, a écrit abondamment à son sujet.


Et au bout du compte: ne lis pas Rancière puisque ça ne t'apporte rien de ne pas le lire, de toute façon. Que voulus tu que ça me fisse.

Moi, j'essaie de convaincre personne. Je trouve ça plus qu'intéressant, mais je ne vais pas mener croisade pour imposer la lecture de Rancière à des gens qui préfèrent des résumés torchés par des journalistes-penseurs dignes de Minute.
Toi, mène ta croisade infatigable sur une pelure d'orange cybernétique, si tu te sens œuvrer utilement, en dégonflant les baudruches. Tant mieux tant mieux. Tu joues constamment sur cette classique duplicité, dans ce jeu de langage paradoxal, consistant à se placer hors du jeu tout en y participant.
Oh, tu n'es pas le seul à le faire, c'est un "jeu" très prisé, par les quelques ceux dont la participation au "jeu" réside principalement dans la posture mimée du "spectateur" qui assiste, passif et consterné, à la confiscation de l'espace par le bavardage stérile, et qui aime à s'en plaindre, à psalmodier au nom d'un monde de taiseux, lesquels ont bien du mérite, car le silence est d'or, etc etc.


Édifie tes prochains et tes lointains, à l'infini, abreuve-nous de citations, de poésies, de montages, de photocopies, de postures et de preuves par le réel, à nous qui ne sommes que des tonneaux vides incorporels, qui ne savons rien mais qui nous plaisons, ici, à jacter, loin de la vie et de ses convulsions, des poncifs dignes des inrockuptibles, car des inrocks (que je ne lis pas, désolé, je ne connais que de réputation), tu me sembles avoir la puissance de la pensée, de l'argumentation, de l'exigence analytique.
Mets nous la bonne raclée, à nous autres, toutes les moltêtes qui bavent leur impuissance à vivre et à lutter dans le réel. Fais nous honte de notre nature ectoplasmique. Joue nous le numéro si émotionnant du brave homme qui rend justice, au nom de tous les opprimés, du vide satisfait des logorrheux . Mène combat glorieux sur une bande passante, pour délivrer les fora, au fond des mines, des microbes infatués.


Je te fais perdre ton temps comme tu me fais perdre le mien, mais moi, c'est pas grave, j'ai bcp de temps à perdre. Toi, tu luttes, tu donnes de ta chair, comme Pichelin, et ça nourrit qui ça peut nourrir, du moins on l'espère pour les ventres affamés qui n'ont pas d'oreilles.

En plus du déplaisir constant que j'ai à te lire et que j'espère partagé équitablement. N'est-ce point fondamentalement déplaisant de se fader la lecture d'un post aussi ignominieux, nième radotage d'une des plus grosses baudruches du net? Certes oui, je n'en disconviendrai nullement.
Je donne donc ma dernière tentative de commentaire, la plus longue, la plus emmerdifiante. Car comme tout ce que tu réussis parfaitement et modestement à faire, en ce micro-lieu, c'est de me réduire à ça: une bouche pleine de vacarme. Je ne voulais d'ailleurs pas repasser. Je suis repassé parce que j'ai lu, une fois encore, tes trucs si prévisibles. Je préfère retourner lire Rancière, sinon, et bien d'autres choses, que je me suis retenu de lire si longtemps.

Tu demandais toi-même, d'un air chafouin et sincèrement interrogateur, qui avait "gagné" et qui avait "perdu", dans la fièvre du samedi soir. Alors qu'il ne s'agissait ni de gagner ni de perdre, mais d'avancer un peu dans un questionnement. Ton discours-massue, asséné dans les mêmes termes, avec les mêmes formules usées et usantes, avère bien plutôt que ton obsession, c'est de gagner et de faire perdre, contrairement à ce que suggéraient tes vœux pieux.
Tu ne souhaites pas approfondir la question, mais mettre dans les cordes toute approche de Rancière, et discutée en amont et depuis bien longtemps sur ce forum.
Soit. J'en prends acte, je ne souhaite pas avoir "raison" face à des énoncés paris-match, "gagner" ou "perdre" je ne sais quoi.

Mais en prenant acte, je tiens par la forme même de ma réponse, peu amène, à ne pas céder sur tes intimidations de gros bras. Il y a des tas de gens, partout, pour qui le travail de Rancière constitue, dans leur existence la plus quotidienne, la plus concrète, un levier, une arme, pour ne pas se laisser écraser par l'idéologie régnante. Une arme qui les incite à se vivre, se penser autrement. A se réapproprier leur puissance d'être et de penser. A congédier, sans honte ni remords, plein de petits verrous contenus dans les mots donnés à la becquetée ou à la louche. Ils pèsent un peu plus, et un peu plus nombreux, que tes rodomontades, ou celles de Pichelin, destinées à renvoyer ce philosophe à une publicité pour les clubs med et les dancings de la zone.




Dernière édition par jerzy P le Mar 6 Mar 2012 - 6:22, édité 27 fois

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

Message par balthazar claes le Lun 5 Mar 2012 - 20:57

Bonsoir,

les spectres en la personne de moi-même me prenant pour batman ont effacé les posts contenant des gros mots. Evidemment ça a l'air un peu débile comme règlement mais bon voilà, la dernière affaire était supposée clôturée ; là vous vous dites des choses, c'est très bien mais tout de même ça franchit allègrement les bornes de l'ad hominem et du psychodrame bigger than life, et les spectres ne veulent pas ça.

balthazar claes

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Re: "Et tant pis pour les gens fatigués" (Rancière, entretiens 1976-2009)

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